mardi 31 janvier 2012

Les paroles des enfants de Fukushima (partie 3)

La troisième et dernière partie du document envoyé par Akiko. Merci pour son travail.
Les deux premières parties, ICI et ICI

Un garçon de huit ou neuf ans de Fukushima a écrit au premier ministre au mois d’août :

« Cher Monsieur Kan, le premier ministre :
Je voudrais jouer au football dans l’équipe nationale dans le futur. Pourtant, je ne peux pas m’entraîner beaucoup à Fukushima à présent. Quand est-ce que la radioactivité va disparaître ? Est-ce que je peux devenir une grande personne ? (…) »

Son rêve est brisé. Une fille de dix ou onze ans de la ville de Fukushima a également écrit au gouvernement :

« Est-ce que je peux avoir un enfant normal ? Jusqu’à quel âge puis-je survivre ? »

Colère et désespoir nus s’expriment. Une grande lucidité traverse aussi les mots des enfants ; ici un garçon de neuf ou dix ans originaire de Fukushima :

« Nous allons être exposés à une radioactivité de 20mSv par an ? Pensez à notre futur. Vous, les grandes personnes, ne serez pas là dans 30 ans environ. Pourtant, j’ai (encore) 10 ans, donc dans 30 ans, j’aurai 40 ans, et je dois encore pouvoir vivre. Pourquoi je dois être atteint de cancer à ce moment-là ? »

Un autre garçon de neuf ou dix ans qui vient de Fukushima a demandé le secours du gouvernement :

« Je ne veux pas mourir (tôt). »

La perception de ces enfants ne peut pas être réduite à une simple « radiophobie » sans fondement. Depuis le mois d’avril, de nombreux enfants dans une vaste zone s’étendant de Fukushima jusqu’à Tokyo ont manifesté des symptômes aux causes inconnus, notamment des saignements de nez et des diarrhées, que certains pointent comme les conséquences potentielles d’une irradiation aiguë. Ainsi, un garçon de Fukushima a posté cette observation faite à son école :

« À l’école, il y a des amis qui saignent du nez. »

Comme les enfants de Fukushima, les enfants en ville sont également angoissés par les conséquences potentielles de la radioactivité telles que la maladie grave et la mort qui les attendraient dans le futur. Une fille à Tokyo et un garçon de Chiba, âgés d’une huitaine d’années, ont posté leurs messages sur un site web :

« Quand j’ai entendu que je pouvais être irradiée, je me suis demandée si je serais paralysée (à cause d’une maladie déclenchée par la radioactivité) et perdrais mes cheveux comme Gen d’Hiroshima, ou si j’allais mourir. Puis, j’avais peur. J’ai cru que je ne voulais pas mourir alors que j’avais seulement huit ans. »

« J’ai peur de la radioactivité. J’ai peur d’être atteint des maladies comme le cancer. »

Pour le moment, aucun adulte ne peut répondre à leurs questions et leurs inquiétudes

La colère envers les grandes personnes et la politique du nucléaire


Les enfants ne sont pas seulement inquiets, ils exposent leurs doutes aux adultes et expriment leur colère, comme le garçon de Fukushima cité plus haut. Une fille de dix ou onze ans a écrit dans sa lettre au gouvernement :

« Je voudrais savoir si vous (les hommes politiques et les fonctionnaires) croyez franchement que la situation est sûre. »


Une autre fille de 13 ou 14 ans a posté son message sur le site web :

« Le voisin de l’amie de ma mère (qui habite à Fukushima) travaille dans le domaine des politiques, et j’ai compris que les hommes politiques ont des secrets. » (Une fille en deuxième année du collège, Iwate)

À leurs yeux, les hommes politiques et les fonctionnaires ne sont plus crédibles. Leur doute est aussi fondé sur la politique du nucléaire. Un garçon de neuf ou dix ans a demandé aux adultes du gouvernement:

« Pourquoi avez-vous construit autant de centrales nucléaires ? »

Une fille de dix ou onze ans qui vient de Fukushima a écrit aux autorités :

« Mon rêve actuel est très différent de celui de l’année dernière.
Je voudrais qu’on élimine la radioactivité.
Je voudrais qu’on définisse notre quartier comme une zone d’évacuation.
Je voudrais que la paix revienne dans notre pays.
Je voudrais avoir un enfant normal.
Je voudrais vivre pendant longtemps.
Je voudrais que vous supprimiez les centrales nucléaires du Japon, un pays plein de séismes.
(…) Je vous en prie. Veuillez nous protéger. »


Les enfants âgés expriment plus précisément leur méfiance et leur colère. Un jeune-homme en quatrième année du lycée du soir (18 ou 19 ans), qui habite dans la ville de Fukushima, a laissé exploser sa colère à son professeur pendant la classe :

« Alors que toutes les centrales explosent ! »

Face au professeur choqué par ses propos et qui lui a demandé ce qu’il voulait dire, il a poursuivi.

« C’est que, professeur, c’est bizarre que le gouvernement ne désigne pas la ville de Fukushima comme une zone d’évacuation, malgré le haut niveau de radioactivité. Ils ne nous permettent pas d’évacuer, car s’ils décident de désigner la ville de Fukushima ou celle de Koriyama comme zones d’évacuation, cela voudrait dire qu’il faudrait arrêter le Shinkansen (TGV japonais), l’autoroute – bref, l’économie ne fonctionnera plus. C’est-à-dire que nous sommes sacrifiés pour les activités économiques et on nous laisse mourir. Je ne peux pas supporter cette situation à demi comme ça. Dans ce cas-là, je me sentirais plus léger si les centrales explosaient (complètement) avec
fracas. »

De son point de vue, la volonté politique accorde plus d’importance à l'intérêt économique des entreprises et des villes qu’à la vie des habitants de Fukushima menacés par la radioactivité ; elle les « laisse mourir ». Cette vision est partagée par d’autres enfants. Une fille de 13 ans qui vient de Miharu, Fukushima, a posé des questions au gouvernement devant une dizaine de fonctionnaires responsables de l’éducation et de la gestion du désastre nucléaire :

« Est-ce que l’argent est plus important que les habitants de Fukushima ? Pourquoi devons-nous être irradiés, les enfants de Fukushima, à cause de la centrale nucléaire que les grandes personnes ont construite sans nous consulter ? Pourquoi nous devons subir des épreuves si rudes ? Pourquoi vous continuez de relancer les centrales nucléaires malgré un accident si grave ? Je ne comprends pas du tout. (…) »

Une étudiante de l’université de 21 ans qui vient de Fukushima et qui fait ses études loin de chez elle exprime son indignation :

« Les autres départements affectées par le séisme, comme Miyagi et Iwate, avancent rapidement dans leur travail de reconstruction. Cependant, à Fukushima le temps est figé dans les zones d’évacuation à cause du problème de l’accident de la centrale nucléaire. Alors que trois mois sont déjà passés… Pourquoi ce genre de chose est arrivé ?
Pourquoi est-il arrivé à Fukushima ? L’actualité parle tous les jours de la centrale nucléaire accidentée et je la suis tous les jours mais il semble qu’il n’y ait aucune amélioration. Même actuellement, après trois mois (depuis l’accident), il semble que la situation se détériore de façon progressive.

Melt down ? Qu’est-ce que c’est ? Melt through ? Melt down ? Qu’est-ce que c’est ? (…) On n’aurait pas eu besoin de les connaître (si l’accident n’était pas arrivé). J’ai encore 21 ans. Je voudrais que le Japon devienne un pays dans lequel mon enfant que je vais mettre au monde et élever moi-même n’aura pas besoin de connaître ces choses-là. »

Ce n’est pas seulement la colère, mais aussi le sentiment d’être abandonné par l’État qui traverse les paroles de ces enfants et de ces jeunes adultes.

Conclusion

Au moment de la rédaction de cet article, au début du mois de septembre 2011, les autorités n’ont pas encore présenté de plan de reconstruction pour les zones affectées par les désastres. Cela aurait-il modifié la parole des enfants de Fukushima et d’ailleurs dans le pays?

Pour l’heure, dans leur diversité et au travers de niveaux langagiers inégaux, ces enfants nous dévoilent leurs perceptions de la situation. Eux aussi commentent la cause et les conséquences de l’accident nucléaire. Plus que les autres, ils subissent les contradictions enfouies dans le silence des adultes qui les laissent continuer de souffrir.

« Protéger les enfants de Fukushima. » Depuis mars dernier, la protection de la santé des enfants après l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi était toujours le sujet prioritaire du débat public. Six mois après, cependant, nous ne voyons pas de progrès substantiel dans la mise en oeuvre des mesures concrètes qui assurent leur santé et sécurité.
L’inquiétude et la frustration exprimées dans leurs paroles s’originent en partie dans le manque de données sur l’état d’irradiation de ces enfants dans les zones affectées - une des premières données de bases pour développer les politiques de santé auprès des enfants après l’accident. Ce manque illustre l’état de stagnation politique.

Nous avons tendance à présumer que les enfants ne comprennent pas grand-chose et qu’ils n’ont pas d’avis. Dans cette perspective, les opinions perceptions et besoins des enfants de Fukushima et d’ailleurs affectés par l’accident nucléaire, ne sont pas prises en compte dans le débat public. Pourtant, la colère et les doutes qui traversent leurs
analyses « enfantines » de la situation, nécessitent d’orienter certaines actions politiques en direction de leur catégorie d’âge. Dans ce contexte, il faut ouvrir des voies pour écouter plus attentivement les jeunes citoyens japonais et inventer des réponses politiques qui puissent continuer de soutenir leurs destinées.

A côté de la question de l’action à mettre en oeuvre, celle de la responsabilité pour la justice sociale se pose. Et si les acteurs principaux dans la gestion de l’accident nucléaire – l’État, les hommes politiques et les bureaucrates, les milieux des patronats/entrepreneuriaux, les médias - ne s’en emparent pas toujours, il faut que nous, cadres de la santé publique et chercheurs en sciences sociales leur adressions. L’accident nucléaire de Fukushima nous a montré l’impossibilité de maîtriser non seulement la nature mais aussi les technologies nucléaires, cela doit nous pousser à replonger dans notre passé et agir désormais selon d’autres normes, orientées par la déontologie professionnelle.

Cet accident continue d’avoir un impact important sur la société japonaise – non seulement du point de vue environnemental, sanitaire et économique, mais aussi social et historique. Grandazzi conclut que nous n’avons rien appris de l’expérience de l’accident de Tchernobyl après deux décennies, à cause de la pression politique des « groupes
les plus puissants des sociétés modernes » qui « ont investi politiquement, idéologiquement, économiquement et vitalement dans les techniques les plus dangereuses de la mobilisation au point que même les accidents les plus énormes ne provoqueront probablement pas de doutes fondamentaux sur la direction et le rythme du processus civilisateur. » 


Étant conscients de cette réalité politique à laquelle nous faisons face, nous, les professionnels de santé et les chercheurs en sciences sociales sommes encore obligés de prendre nos responsabilités afin de jouer un rôle dans cette transition émergeante, qui demande plus de démocratie et plus d’attention aux voix des citoyens de la société.

3 commentaires:

  1. Merci Hélios, toutes infos sont si précieuses ! l'avenir nous le confirmera...

    " Fêh ".

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  2. Les enfants s'y mettent aussi? les politiciens doivent se rendre compte de tout ça!

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  3. http://www.wikistrike.com/article-japon-fukushima-les-politiques-pro-nucleaires-demandent-la-demission-du-seul-maire-qui-a-protege-s-115580675.html

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