lundi 30 janvier 2012

Les paroles des enfants de Fukushima (partie 2)

La première partie est ICI

Dans ce contexte, la jeune fille exprime son inquiétude quant aux conséquences de l’irradiation. Dans une situation où les informations ne sont pas disponibles, et l’ennemi invisible, ils sont obligés d’imaginer non seulement l’avenir mais aussi le présent.

Un garçon de huit ou neuf ans du département de Chiba (à côté de Tokyo) se souvient du désastre dans un message posté sur le site web d’un même réseau :

« (Quand le séisme a eu lieu,) je n’ai pas compris ce qui m’est arrivé et j’avais peur. Il n’y avait pas assez de nourriture pour servir le déjeuner dans la cantine scolaire et on nous servait seulement une boule de riz pour le déjeuner. Donc, je voulais que la vie normale revienne tôt. (Actuellement,) j’ai peur de la radioactivité. J’ai peur
d’être atteint de maladies comme le cancer. »

Le souvenir du désastre est d’abord décrit par la crainte, puis la faim. Le séisme est déjà un événement du passé mais n’y est pas pour autant circonscrit : sa vie actuelle est dominée par la peur de l’irradiation. L’inquiétude de ce jeune garçon n’est pas confirmée mais sa vision du futur n’est pas hésitante – il parle presque avec certitude d’une atteinte future par le cancer.

Après l’accident, la majorité de la population japonaise a dû vivre avec la radioactivité pour la première fois de son histoire. Un garçon de 6 ans à Tokyo a raconté sa première confrontation avec la radioactivité au mois de juin :

« Quand j’ai entendu que la radioactivité était émise, je me suis demandé : « C’est quoi, la radioactivité ? » Ma maman m’a demandé de ne pas me faire mouiller par la pluie. Donc j’ai porté un imperméable et j’ai aussi tenu un parapluie même les jours où il ne pleuvait pas beaucoup. Mais je me disais que la pluie de Miyagi devait être plus dure que celle de Tokyo.»

La radioactivité est vécue et mémorisée comme l’expérience d’un jour de pluie, « poison » ordinaire s’il en est, que l’on évite avec imperméable et parapluie. Puis, ce garçon pense à ses camarades inconnus de Miyagi – un département qui se trouve au nord de Fukushima. Il exprime alors une compassion pour ses amis qui doivent vivre sur une terre plus densément contaminée par les particules radioactives.

Les nouvelles règles, les nouveaux interdits


L’accident nucléaire signifie d’abord une rupture brutale de la vie quotidienne – « un monde doté de nouvelles règles, de nouveaux interdits »25. La politique de délocalisation de la population des zones hautement contaminées autour de la centrale évoque à nouveau le sentiment du déracinement. Une fille d’une dizaine d’années, de la ville de Fukushima, a écrit aux fonctionnaires et aux hommes politiques du gouvernement au mois d’août :

« Malgré la chaleur très dure, je porte tous les jours une chemise avec des manches longues, un pantalon, un masque et un chapeau, pour aller à l’école. Je ne peux pas jouer dehors, non plus. On ne peut plus ouvrir les fenêtres comme l’année dernière. »

Un garçon de Fukushima d’âge inconnu fait une observation semblable sur le nouveau mode de vie.

« Je porte les manches longues, un pantalon et un masque tous les jours pour aller à l’école. À l’école, il y a des amis qui saignent du nez. Je voudrais qu’un climatiseur soit installé à l’école bientôt. »

Les enfants sont physiquement contraints par les habits qui couvrent complètement leur corps, et sont enfermés dans un espace clôt. Ils n’ont plus de liberté pour bouger, sortir, ou même respirer librement, et sont tourmentés par la chaleur et l’humidité de l’été japonais. Dans cet environnement, leur sentiment de sécurité est constamment menacé. Un jeune enfant de la ville de Koriyama, Fukushima, s’est rendu pendant l’été à Hokkaido à l’invitation d’une association civile qui a organisé un programme pour les enfants de Fukushima afin de « se décontaminer ». Son premier mot à l’arrivée dans cette île du nord était :

« Est-ce que je peux respirer profondément ? »

Sous le masque, l’enfant retenait sa respiration par crainte, probablement, « d’attraper » cette radioactivité invisible qui pourrait causer des maladies graves et des conséquences irréversibles dans sa vie.

Une fillette de dix ans qui vient de Fukushima a écrit aux responsables du gouvernement :

« Je voudrais que la radioactivité disparaisse et que je puisse avoir un chien dehors. »

Dans cette vie où les enfants ne peuvent plus vivre leur vie d’enfants, les comportements et les pensées sont toujours guidés par la radioactivité qu’on doit éviter, quels que soient ses effets. Dans ces conditions, les mêmes questions se posent constamment : « Quand est-ce que la radioactivité va disparaître ? » « Est-ce que je peux rester ici ? » « Est-ce que je peux vivre comme les autres enfants ? »

Au revoir mes amis et mon pays natal

Depuis mars, 55 000 habitants de Fukushima ont quitté leur pays. Dans ce contexte, certains enfants ont parlé de la douleur de la séparation et du déracinement. Une fille de neuf ou dix ans qui vient de la ville de Fukushima a écrit aux fonctionnaires et aux hommes politiques :

« Je vais changer d’école à partir de la deuxième phase (qui commence au mois de septembre). Je ne peux rester dans l’école (actuelle) que sept jours de plus. Je suis très mécontente, et je suis très triste. (…) Pourquoi (le gouvernement) ne déclare pas l’évacuation (des habitants) de Fukushima ? »

La parole de cette jeune fille porte sur la rupture spatiale et sociale – elle doit déménager dans une autre localité, loin de sa ville et de ses amis. Ainsi, les enfants de Fukushima sont souvent obligés de partir de façon arbitraire – un par un, dans des localités diverses, du choix de leurs parents. Parce qu’il n’y a pas d’initiative gouvernementale pour l’évacuation des habitants et que la décision leur est laissée, la majorité des réfugiés de Fukushima sont dispersés et vivent chez leur parent ou dans un appartement fourni par une des municipalités de bonne volonté, isolés de leurs anciens voisins et amis. Nombreux sont les habitants qui demandent leur évacuation depuis le début de la crise, plus particulièrement une délocalisation de l’ensemble des membres de la communauté. Celle-ci serait indemnisée si elle était considérée comme légitime par l’État. Mais à ce jour aucune réponse n’a été reçue. C’est à ce propos, qu’une jeune fille de 13 ans s’adresse au gouvernement :

« Cinq mois sont passés depuis le séisme et l’accident nucléaire. Combien de personnes ont quitté le Département de Fukushima et habitent ailleurs ? Combien de personnes restent à Fukushima et vivent avec les fenêtres fermées ? Est-ce que vous (les fonctionnaires et les hommes politiques) pourriez comprendre le sentiment des
habitants de Fukushima qui devaient se réfugier partout dans le pays, leur sentiment quand ils ont quitté leur pays natal ? »

« J’ai déménagé au mois de juin, cela m’a fait me sentir très triste. Mes amis aussi, ils ont eu du mal à se séparer de moi et ils ont pleuré. Avant et après moi, plusieurs autres amis ont déménagé et changé d’école. Je me sens triste et c’est difficile d’endurer l’écroulement (de notre communauté) ainsi. (…) Je vous prie de ne jamais blesser mes amis, mes camarades. Je vous prie de faire les efforts maximums pour nous laisser vivre tranquillement dans le futur. »

Parfois, c’est un vœu simple de l’enfant qui ne peut pas être exaucé.

« Je voudrais participer à l’excursion de l’école avec mes camarades de l’école actuelle. »

La fillette doit déménager ailleurs.

Un autre garçon de neuf ou dix ans a dû déménager de la ville de Koriyama, Fukushima, dans un autre département.
Dans son message posté sur le site web d’un réseau d’enfants sinistrés, il pense à son pays, ses amis, et son équipe favorite de baseball.

« Arrêtez la centrale nucléaire. (Un jour) des joueurs de baseball sont venus à Koriyama (pour encourager les habitants sinistrés). Quand ils sont venus, comme toujours, l’air était plein de radioactivité. J’ai trouvé le joueur que j’adore (dans l’équipe). À vrai dire, je ne voulais pas qu’ils jouent là-bas, parce que je ne voulais pas qu’ils soient irradiés. Alors que je suis désolé pour les fans (de l’équipe) qui l’ont attendue. (…) Je suis actuellement à Iwate. Je vais à l’école de Morioka. Franchement, je veux voir tout le monde à l’école de Koriyama. Franchement, je veux rentrer. Mais ce jour-là (après l’accident), ma maman m’avait dit, « C’est dangereux ici », et je suis venu à Iwate.
Franchement, je veux rentrer. Je veux amener tout le monde (de Koriyama) à Iwate (pour le protéger). J’ai des amis à Iwate aussi, mais je préfère les amis de Koriyama. » (Un garçon en quatrième année, Département de Fukushima)

C’est son inquiétude pour ses amis et l’équipe de baseball, et finalement le sentiment du déracinement, qui explosent. Au lieu de rentrer chez lui, il veut amener toute sa communauté à Iwate, l’endroit plus sûr de son point de vue.

Les enfants de la ville pensent aux amis sinistrés de la campagne

Au Japon, une véritable rupture et une disparité tenace, existent entre la vie en ville et celle de la campagne. Le séisme et l’accident nucléaire ont forcé les Japonais à réfléchir à la relation entre la ville et la campagne, tandis que l’expérience de souffrance, largement partagée par la population à travers le pays, a mobilisé ces groupes de gens d’appartenance différente.

D’une part, Fukushima souffre des conséquences de l’accident, alors qu’elle n’a pas bénéficié de l’électricité que la centrale accidentée générait. Plusieurs municipalités qui sont elles-mêmes durement affectées par la contamination n’ont jamais bénéficié des subventions de l’État accordées aux villes ayant accepté l’implantation d’une centrale nucléaire. D’autre part, la coupure et la pénurie de nourriture, notamment les légumes de la région autour de Fukushima
fournis à l’agglomération de Tokyo, ont fait prendre conscience aux citadins de Tokyo de leur dépendance à la campagne, ainsi que de leur responsabilité en tant que bénéficiaires. Leur participation bénévole au nettoyage et à la reconstruction des zones endommagées dans le nord et l’arrivée des réfugiés en ville ont généré des interactions parmi diverses couches sociales ainsi qu’entre les enfants urbains et ruraux.

Un garçon de dix ou onze ans de Tokyo a posté son message sur Internet en pensant aux enfants de Fukushima :

« Je vais à l’école primaire de l’arrondissement de Nérima. J’ai été affecté un peu par le Grand Séisme. Actuellement, une réflexion sur les enfants de Fukushima me brise le coeur. Notre maître nous disait : « Les enfants de Fukushima ne peuvent pas jouer dans la cour. Parce que le sol est contaminé. Vous avez de la chance (parce que vous pouvez jouer dans la cour). » Moi aussi, je suis vraiment d’accord avec lui. Mais, si seuls nous sommes heureux, ce n’est pas le vrai bonheur. Si tout le monde dans le pays entier n’est pas heureux, ce n’est pas le vrai bonheur. »

Un autre garçon de Tokyo, de huit ou neuf ans, a un ami dans sa classe qui est venu de la région directement affectée par le séisme et l’accident nucléaire.

« Il y a un enfant dans notre école qui a fui du Département de Miyagi, et je pense qu’il a eu une expérience dure. Mais, heureusement, ils ont pu évacuer tous ensemble comme une famille. »

Ces enfants manifestent de la compassion et une réflexion envers ceux qui ont dû se réfugier dans une région loin de leur maison. Par contre, une discrimination subtile contre les habitants de Fukushima pour avoir été « irradiés » persiste. Un garçon de onze ou douze ans de Chiba, un département à côté de Tokyo, a posté ce message:

« À l’école, j’ai entendu parler d’une histoire sur les enfants de Fukushima qui ont fui dans d’autres départements et qui ont subi les brimades (à l’école) à cause du préjugé sur la radioactivité. Je les ai profondément pris en pitié,alors que je n’ai rien fait contre eux. »

Penser au futur : « Est-ce que je peux devenir une grande personne?»


Une grande majorité des enfants, de Tokyo ou de Fukushima, a manifesté une inquiétude profonde vis-à-vis de son destin, que ce soit au travers d’une maladie qu’on peut contracter dans le futur (notamment le cancer), la mort imminente, ou la santé mise en péril de son propre enfant pas encore conçu.

1 commentaire:

  1. Il ne faut pas oublier que ce qui est décrit ci dessus,nous concerne directement nous aussi, à un moindre degré certes ! Mais les problèmes de base sont bien là ! A savoir pollution mortelle invisible disséminée partout ! Aussi bien sur une vulgaire salade qu'un morceau de chocolat, ou dans une goutte de pluie
    ou dans une bouffée d'air pur !!!! Bé

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