dimanche 29 janvier 2012

Les paroles des enfants de Fukushima (partie 1)

Encouragée par vos réponses favorables en commentaire, voici la première partie du texte envoyé par Akiko, concernant le vécu des enfants de Fukushima.
J'ai juste remis en ordre le texte qui m'a été envoyé en PDF par mail, mais je n'ai rien changé autrement. Il y aura deux autres parties à venir.

Le vécu de l’accident nucléaire de Fukushima, Japon : les paroles des enfants (17 novembre 2011)

Bulletin Amades

Anthropologie Médicale Appliquée au Développement Et à la Santé

AKIKO IDA

Texte intégral

Ce document sera publié en ligne en texte intégral et en libre accès en novembre 2012.

Le contexte : le monde couvert d’une neige invisible

L’explosion

Mi-mars 2011, quatre réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima1 Daiichi ont explosé l’un après l’autre à 230 kilomètres de Tokyo suite aux importants séisme et tsunami qui ont submergé le nord-est du Japon. Au moment de la rédaction de cet article, plus de six mois après la survenue du désastre, le système de refroidissement pour les réacteurs fondus n’est pas encore rétabli, et la crise se poursuit sans amélioration notoire. La centrale continue ainsi à rejeter des particules radioactives dans l’air, tandis qu’environ 360 000 personnes demeurent dans la zone hautement contaminée où les doses d’irradiation externe éstimées à plus de 5 mSv pour la première année. Actuellement, le gouvernement japonais interdit l’accès de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi dans un rayon de 20 km, et demande aux habitants de plusieurs municipalités environnantes de quitter la zone, le niveau d’irradiation annuel dans ces localités pouvant dépasser 20 mSv. Cependant, les autorités ont estimé que la dose reçue par irradiation, inférieure à ce niveau dans la zone extérieure, peut être tolérée par les enfants et les adultes. Par conséquent, de nombreux habitants sont obligés d’y demeurer, sans indemnisation pour la délocalisation ni mesures suffisantes pour la protection de leur santé.
L’irradiation de 20 mSv par an, par ailleurs, correspond au seuil de dose maximum appliqué au personnel des centrales nucléaires en Allemagne.

Le chemin sans repère ou l’indisponibilité des informations officielles

La différence entre l’accident nucléaire et les autres formes de désastres est que l’ennemi comme les victimes sont invisibles. Dans ce contexte, l’information joue un rôle substantiel. Cependant, les renseignements fournis par les autorités japonaises depuis l’accident sont largement lacunaires. Il est par conséquent difficile pour la population vivant dans la zone contaminée de connaître le niveau de radioactivité autour d’elle ainsi que sa sûreté.

Par exemple, lors de l’accident, les villageois à proximité de la centrale n’ont pas été informés du danger auquel ils étaient exposés. Pire, certains sinistrés du séisme et du tsunami se sont réfugiés dans la zone sévèrement contaminée, comme le village d’Iitate, pour y rejoindre leur famille, au moment même où des nuages de particules radioactives passaient et où le niveau de contamination était au plus haut6. À Tokyo, les nuages radioactifs sont passés le 15 et le 21 mars, sans que les autorités n’alertent les habitants. Ces jours-là, la plupart des gens sont allés au travail comme tous les jours, en ignorant le danger auquel ils s’exposaient potentiellement. Les enfants et les femmes enceintes, les plus vulnérables à l’exposition radioactive, étaient laissés comme les autres, sans information ni mesures de protection. Six mois après l’accident, les Japonais continuent de découvrir les détails de la catastrophe qui s’est produite et ses conséquences.

Depuis, les traces des retombées radioactives rejetées par la centrale sont retrouvées dans une zone très étendue. Les localités que cette zone recouvre, même celles qui sont géographiquement éloignées du site accidenté y compris le Département de Tokyo, continuent d’exposer les habitants à une irradiation externe de niveau considérable. Cependant, la carte publiée par le Ministère de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et des Technologies (MEXT) sur le niveau de contamination du sol par les retombées radioactives reste peu détaillée pour identifier la situation exacte de chaque localité, et ne concerne que les environs de la centrale endommagée. Pour compenser ce manque d’information, chaque municipalité publie tous les jours le résultat de ses propres mesures de la radioactivité du sol (souvent un site par municipalité) afin de « calmer l’inquiétude des habitants ». Néanmoins, ces données restent encore insuffisantes par rapport au besoin urgent de la population d’identifier et d’éviter dans la vie quotidienne les endroits contaminés. Aujourd’hui, le peuple japonais en général – quelle que soit son degré d’exposition aux irradiations et sa position géographique à l’égard de la centrale accidentée – ne connaît que mal le niveau de radioactivité des espaces environnants (résidence, champs, bureau, cours d’école, parc, etc.) à l’exception de quelques écoles primaires de Fukushima et des autres localités connues pour leur haut niveau de radioactivité, et dans les cas où des individus se sont procuré un compteur Geiger.

La consommation de nourriture contaminée constitue 80% de l’irradiation potentielle après l’accident nucléaire.
Cependant, la quantité des échantillons prélevés est limitée et ne traduit pas la situation exacte de la contamination des produits alimentaires consommés dans les foyers. Au début du mois de septembre, les journaux ont publié presque chaque jour la découverte d’aliments contaminés, notamment le bœuf, déjà vendus et servis dans des supermarchés, des restaurants et des cantines scolaires.

La phrase de réassurance employée par les autorités depuis le 11 mars – « Ce niveau de radioactivité n’affecte pas immédiatement la santé » – a considérablement perdu de son autorité sur la population. Pourtant, les mots de Grandazzi, prononcés lors du vingtième anniversaire de l’accident de Tchernobyl, nous rappellent que nous sommes en train de revivre une histoire que d’autres ont déjà connue ailleurs :

« En effet, les conclusions présentées (dans le rapport du Forum Tchernobyl en 2005) se veulent particulièrement « rassurantes » et sont le fruit d’une logique qui vise à minimiser, non pas les conséquences réelles de la catastrophe, mais l’image de ces conséquences aux yeux de l’opinion publique et des victimes elles-mêmes. Il semble qu’on ait bien là affaire, ainsi que l’avait déjà relevé Yves Lenoir dix ans après l’accident, à « l’optimisation d’une tragédie », c’est-à-dire à la mise en œuvre d’une stratégie de banalisation des problèmes sanitaires attribuables à la radioactivité et des risques associés à la vie en territoire contaminé, dans laquelle l’information
joue un rôle essentiel. »

Les paroles d’inquiétude censurées

De manière générale, les Japonais expriment rarement en public leurs doutes ou mécontentements envers le gouvernement. Depuis le début de l’accident, ils n’expriment pas librement leur sentiment en public. Les autorités et le patronat ont développé un discours critique envers ceux qui exprimaient leur peur de la radioactivité, arguant qu’ils stigmatiseraient les localités affectées par l’accident, nuiraient à leur image et celle de leurs produits agricoles. Ainsi, il fut soudainement interdit de s’inquiéter du niveau de radioactivité dans le quartier ou de parler des aliments contaminés en public. Dans ce paysage inquiet mais silencieux, c’est la découverte au mois de juillet de bœuf contaminé circulant dans tout le pays qui a drastiquement changé la perception et l’attitude de la population japonaise comme celle des consommateurs. La contamination des denrées alimentaires est brusquement devenue une réalité visible qui menace la vie quotidienne, et la population commence à exprimer de plus en plus publiquement ses doutes sur la sûreté du nucléaire et sa colère sur la situation.


Pourquoi écouter les enfants ? L’objectif et la méthode

Les enfants sont probablement les plus affectés par l’accident nucléaire de Fukushima et ses conséquences. D’abord, ils sont plus de trois fois plus vulnérables à la radioactivité que les adultes. Pourtant, les mesures pour les protéger n’étaient pas suffisamment mises en place au moment de l’accident ni quelques temps après. Tchernobyl est une preuve de l’impact sanitaire et social de ces circonstances sur les jeunes victimes. Ensuite, ce n’est pas seulement leur santé, mais leur vie entière qui est affectée : ils font l’expérience de la destruction de la vie quotidienne, de la perte et la séparation des membres de la famille et de la communauté, et de nombreuses autres conséquences sociales et affectives. 


Enfin, et cela est l’objet de cet article, si le débat actuel au Japon sur l’évacuation des zones hautement contaminées se focalise sur l’impact de la radioactivité sur la santé et la vie des enfants, leurs voix sont cependant presque inexistantes dans la discussion.

Aujourd’hui, la situation de l’accident continue d’évoluer. En prenant en compte ce paramètre, nous avons recueilli des paroles d’enfants affectés par la crise nucléaire afin de cerner la perception qu’ils en ont et d’en comprendre leur vécu, au moins partiellement. Pour cela nous avons étudié des témoignages écrits, publiés entre les mois de mai et septembre 2011, dans la rubrique des lecteurs d’un journal et d’un magazine et sur un site web géré par un réseau d’ONG pour enfants. Mon intention est donc ici d’initier une analyse anthropologique de cette catastrophe à partir des témoignages d’enfants, et de poser les termes et les perspectives d’une recherche future qui serait alors plus
compréhensive et analyserait l’impact social de ce désastre dans sa globalité.

Les paroles des enfants confrontés à la crise

Qu’est-ce que les enfants font d’une catastrophe? Écoutons ceux qui sont confrontés à l’ensemble de ses conséquences, dont bien évidemment la contamination invisible de la radioactivité ; et qui, pour la plupart, ont connu le séisme et le tsunami de mars 2011.

Le monde qui continue de trembler

Au mois de juin, trois mois après l’accident nucléaire, une fillette en troisième année scolaire (huit ou neuf ans) qui vient de Tokyo a posté un message sur le site web du réseau pour les enfants sinistrés :

« Depuis le séisme, je ressens (toujours) des secousses secondaires, même quand la terre ne tremble pas. Je m’inquiète et je ne peux plus manger comme avant. (…) Quand j’ai entendu que je pouvais être irradiée, je me suis demandée si je serais paralysée (à cause d’une maladie déclenchée par la radioactivité) et perdrais mes cheveux comme Gen d’Hiroshima, ou si j’allais mourir. Puis, j’avais peur. J’ai cru que je ne voulais pas mourir alors que j’avais seulement huit ans.»

L’inquiétude domine le coeur de cette fillette. Le passé, le présent et le futur sont vécus concomitamment. L’expérience du séisme dans le passé est représentée par « les secousses secondaires », qui continuent de faire trembler son monde, et lui rappelant chaque fois le jour du désastre ou simplement le commencement du malheur. Ainsi, le passé est vécu comme le présent – parce que sa peur et sa perte d’appétit sont bien réelles. Puis, le cauchemar sur les conséquences de l’irradiation est aussi vécu au présent, mais oriente sa pensée vers le futur.

Au mois de juin, les adultes ont continué de découvrir l’impact considérable des retombées radioactives autour de la capitale - zone de résidence de cette fille. Un haut niveau de radioactivité a été détecté dans certains quartiers de Tokyo et ses environs, et les parents ont continué de négocier avec les autorités qui hésitaient à mettre en oeuvre les mesures de décontamination des écoles et d’autres lieux publics. À Fukushima, le seuil maximum d’irradiation pour les enfants fixé par l’État restait à 20 mSv, malgré la mobilisation étendue dans le pays afin de le faire baisser. Le 11 juin, trois mois après leur demande, les parents ont conclu qu’ils ne pouvaient plus attendre de réponse du gouvernement quant à l’évacuation des enfants dans un lieu plus sûr à la charge de l’État21. Un exode des enfants et des parents s’en est suivi, dans des départements parfois très éloignés de chez eux et sans aucune connaissance des lieux d’accueil. Au mois de septembre, environ 55 000 habitants sur les 2 millions que comptait Fukushima avaient déserté le département.

2 commentaires:

  1. MERCI Hélios.

    Grosses bises. Léa.

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  2. Après Fukushima les morts se multiplient
    Leucémies, pneumonies, saignements de nez, des diarrhées, de la toux, des thyroïdes enflées.
    Même la famille impériale est touchée.

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