Bistro Bar Blog

samedi 24 décembre 2011

Dissertation sur l'argent

Par Raoul Vaneigem (écrivain belge âgé de 77 ans).
Bien vu.

Extrait :
"La nature a fait du tigre un prédateur. L'argent a fait de l'homme un prédateur dénaturé. L'argent est la peste qui propage toutes les autres. Entre l'esclavage fonctionnarisé et la liberté toujours menacée par quelque complaisance lucrative, il n'y a guère de place pour l'être humain."


Je n'ai rien éprouvé de plus indigne et de plus éloigné des préoccupations humaines que la quête incessante de l'argent, érigée en impératif catégorique par la nécessité de survivre. De la garantie d'en être pourvu, je n'ai tiré qu'amertume comme je n'ai ressenti qu'angoisse et rage à la perspective d'en manquer.

Il s'est installé dans mon rapport à l'argent une gêne constante, une hostilité qui ne rendaient que plus malséantes les petites compromissions auxquelles je cédais par à-coups. Ma consolation éthique tenait à n'accepter de travaux de tâcheron, qu'à la condition d'y prendre plaisir ou d'y trouver matière à divertissement. Au moins n'ai-je pas fourni de gages à mon infortune en m'abaissant à exploiter les autres, à vivre à leurs crochets, à les mettre au travail pour m'autoriser de ne travailler jamais.

Avoir accepté un prix de la Communauté française de Belgique, que je n'avais pas sollicité, pour L'Adresse au vivant, m'a longtemps tarabusté. Je souffrais moins du sentiment d'avoir dérogé à mes principes que du cynisme qui m'autorisait à profiter de l'aubaine et d'apurer, en évacuant mes angoisses, une dette dont la somme atteignait, à peu de choses près, le montant de la récompense décernée.

J'ai fini par cracher sur ma culpabilité et tordre le cou aux reproches, jurant de ne jamais récidiver, non par souci moral mais pour l'inconfort où m'avait plongé la sensation de me trouver en porte-à-faux avec moi-même.


Sinécures et expédients assuraient tant bien que mal la survie des situationnistes. La cueillette de dotations, de bourses d'études, de postes assurés par de faux diplômes, d'allocations de chômage perçues à la limite de la légalité, entrait dans la logique irréfragable de la récupération individuelle.

L'arnaque était jugée recommandable en ce sens qu'elle grugeait les institutions. Nous estimions légitime de reprendre à l'État l'argent dont il nous spoliait au nom d'un bien public, qu'il s'employait à parasiter.

Cette prédation vengeresse garda à mes yeux toute sa pertinence jusqu'au jour où il m'apparut peu compatible de vitupérer la corruption générale du système marchand et de recourir, à son encontre, à des méthodes identiques. Au reste, il y avait beau temps que le vol dans les grands magasins, les astuces d'une rentabilité aléatoire et les laborieux magouillages réclamés par notre refus de travailler s'apparentaient de plus en plus nettement à un travail aussi ennuyeux et aussi harassant que les autres.

Si vous voulez lire la suite, allez ICI

5 commentaires:

  1. Ah , j'ai lu ce livre ... quelle lucidité , comme dirait mon ami qui me l'a fait découvrir :
    le meilleur écrivain belge .
    Bises à Toute et tous .

    RépondreSupprimer
  2. Merci.

    L'amour de l'argent est une racine de tous les maux” (I Timothée 6 : 10)

    LLéa.

    RépondreSupprimer
  3. Tellement tellement tellement vrai.

    RépondreSupprimer
  4. http://fr.mg41.mail.yahoo.com/neo/launch?.rand=fb1oe2ees72ku

    ...leurs vies n'ont AUCUNE valeur façe à au dieu fric, c'est tout simplement IGNOBLE !!

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont validés après acceptation. Tout commentaire qui se veut une publicité cachée est refusé.