samedi 5 novembre 2011

Les premières 24 heures de la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima (deuxième partie)


Pendant ce temps, l'équipe des pompiers était aux prises de difficultés logistiques aux toutes premières heures du petit matin. Sur les trois camions du site, l'un avait été détruit par le tsunami; un autre était coincé près des réacteurs 5 et 6, piégé par les routes endommagées. Il n'en restait qu'un pour refroidir le réacteur 1 en surchauffe. Ce camion était le plus grand espoir d'avoir rapidement de l'eau dans l'enceinte sous pression, mais il lui fallut des heures pour manoeuvrer dans les décombres de la centrale. Des ouvriers brisèrent finalement une serrure d'une porte électronique et firent traverser le camion.
La première réponse improvisée de l'équipe de pompiers fut de pomper de l'eau dans les réservoirs de stockage des camions, puis de se garer à côté du bâtiment du réacteur et d'injecter l'eau dans les prises d'eau du système de protection contre les incendies. Ce fut à 5h46 le 12 mars que les premières gouttes d'eau aspergèrent le combustible en fusion. Puis les ouvriers retournèrent aux réservoirs d'eau et recommencèrent le lent et ardu travail. Les ouvriers se débrouillèrent en fait pour utiliser les tuyaux du camion des pompiers pour connecter les réservoirs d'eau directement aux prises d'eau et mirent en place un flot constant d'eau. Ils avaient injecté au milieu de l'après-midi 80.000 litres d'eau dans l'enceinte sous pression en utilisant ce système improvisé. Mais c'était trop peu et trop tard.
LEÇON 4 Installer des systèmes de batteries indépendants et sécurisés pour alimenter en électricité les instruments pendant des urgences.
À 14h54, comme l'approvisionnement en eau douce était trop lent, les dirigeants de TEPCO ordonnèrent que les équipes gérant les camions des pompiers injectent de l'eau de mer dans l'enceinte sous pression à travers la canalisation de protection anti-incendie. Dans des conditions normales, l'eau salée n'est jamais autorisée dans une enceinte sous pression d'un réacteur parce qu'elle corrode les parois d'acier protectrices et laisse un résidu de minéraux sur les barres de combustible. La décision était d'admettre que sauver le réacteur n'était plus une option et que les opérateurs pourraient espérer empêcher une catastrophe à grande échelle. Fukushima Dai-ichi en était maintenant au point de non-retour.
Les ouvriers déroulèrent les longs tuyaux depuis une fosse en bordure de mer qui contenait de l'eau de mer du tsunami; trois nouveaux camions de pompier se mirent en rang pour pomper l'eau. Ils connectèrent les tuyaux à la prise d'eau du système anti-incendie, et autour de 15h30 le 12 mars, se préparèrent à mitrailler d'eau de mer le réacteur.
Cela faisait 24 heures que le tsunami avait grondé dans le port et les efforts désespérés des équipes électricité et camion de pompier étaient sur le point de porter leurs fruits. On aurait dit que leur épuisement et leur frayeur touchaient presque à leur fin.
L'ordre de ventiler l'enceinte de confinement était parvenu à minuit. Mais sans électricité pour faire fonctionner dans le vague les vannes du système, ne s'avérait pas une tâche facile.
Et que les ouvriers en soient ou non conscients, le temps était essentiel. Alors que l'équipe pour ventiler se préparait à agir aux premières heures du 12 mars, du gaz s'accumulait à l'intérieur de l'enceinte primaire de confinement et comprimait ses points faibles, ses joints et soudures, qui commençaient à fléchir. L'hydrogène sifflait à travers les brèches et s'accumulait au sommet du bâtiment. Heure par heure, le gaz s'assembla jusqu'à former une couche qui menaçait sérieusement de s'enflammer.
Les ouvriers chargés de l'opération de ventilation prirent des comprimés d'iode. C'était une piètre mesure de protection contre la radioactivité à laquelle ils devaient bientôt faire face, mais c'était mieux que rien. Ils rassemblèrent des tenues de protection intégrales et des masques reliés à des réservoirs d'air. À 3h45, l'équipe de ventilation essaya de mesurer le taux de radioactivité dans le bâtiment du réacteur, qui avait été inaccessible pendant 6 heures. Armés de dosimètres portatifs, ils ouvrirent le sas, juste pour se retrouver face à un diabolique nuage blanchâtre fait d'une ''substance gazeuse'' qui s'élevait en volutes. Craignant un bain de vapeur radioactive, ils partirent en claquant la porte. Ils ne firent pas leur mesure, mais obtinrent une bonne indication que les choses étaient déjà devenues très sérieuses dans le réacteur.
LEÇON 5 S'assurer que les circuits de recombinaison catalytiques d'hydrogène (appareillage non électriques qui retransforme le dangereux hydrogène en vapeur) sont positionnés au sommet des bâtiments des réacteurs, endroit où se rassemble le plus probablement le gaz.
S'ils avaient pu voir à l'intérieur de l'enceinte sous pression du réacteur aux environs de 6h30, le matin du 12 mars, ils auraient vu un coeur nucléaire transformé en un tas de boue en fusion. Le mélange fondu d'uranium, de zirconium et autres métaux s'était écoulé au fond de l'enceinte sous pression, en grignotant peu à peu le plancher d'acier.
Mais comme la matinée s'écoulait, l'équipe de ventilation fut forcée de s'asseoir et d'attendre; ils attendaient que les habitants aient été évacués et qu'il n'y ait pas de danger à libérer des gaz radioactifs dans l'air. Le gouvernement avait émis un ordre d'évacuation pour les habitants vivant à 3 km de là la nuit précédente ; aux premières heures les officiels annoncèrent que quiconque à l'intérieur d'un rayon de 10 km à partir de la centrale devait plier bagages et partir. Les habitants qui avaient vécu toute leur vie à l'ombre de la centrale de Fukushima Dai-ichi montèrent à bord de cars, s'attendant à être parti pour deux jours au plus.
À 9h03 le message arriva : les derniers cars étaient partis. À 9h04 les ouvriers se mirent en route vers le bâtiment du réacteur pour ouvrir les vannes qui permettrait au gaz de s'échapper de l'enceinte sous pression. Ils entrèrent dans le bâtiment du réacteur et commencèrent un long et sombre périple sur le pourtour de l'enceinte, guidés uniquement par le rayon de leurs torches. Tout en avançant, leurs dosimètres portables clignotaient des chiffres alarmants. Dans les conditions normales, la limite de radiations d'un employé de centrale nucléaire est de 50 millisieverts par an; dans une situation d'urgence elle est de 100 mSv. Les ouvriers avaient couvert à peu près la moitié de la distance vers la vanne quand ils comprirent qu'ils devaient faire machine arrière – s'ils continuaient, ils dépasseraient la dose de 100 mSv. Ils revinrent à la salle de contrôle à 9h30. Ils avaient échoué.
Ces dernières heures les opérateurs se démenaient pour trouver un autre moyen d'ouvrir les vannes; ils décidèrent finalement de les ouvrir avec de l'air comprimé. Ils utilisèrent un camion-grue pour tracter un compresseur à air, d'un genre utilisé couramment sur les sites de construction, vers l'endroit de la vanne cruciale. À 14h, l'équipe de ventilation mit en route le compresseur, pendant que des ouvriers observaient avec nervosité la jauge.
Autour de 15h30 le 12 mars, il semblait que la ventilation avait fonctionné et que le pire était passé. La pression s'était abaissée de manière significative dans l'enceinte de confinement primaire de l'unité 1, suggérant que la vanne avait été ouverte et que le gaz s'était échappé par les tuyaux vers la cheminée de ventilation près du bâtiment du réacteur. Les ouvriers auraient dû sentir que le danger diminuait. Ils n'avaient aucune idée que les fuites venant des canalisations de ventilation avaient ajouté encore plus d'hydrogène au gaz rassemblé sous le plafond du bâtiment extérieur de l'unité 1 – et qu'il était maintenant prêt à exploser.
À 15h36, une étincelle jaillit dans l'obscurité du bâtiment du réacteur, et l'hydrogène prit feu. Dans un fort grondement, le sommet du bâtiment explosa.
Le toit éclata et les murs se fendirent; des fragments du bâtiment volèrent à travers les airs. Des pans de décombres entaillèrent le câble venant du camion électrogène, et le courant fut stoppé; maintenant les pompes ne pourraient plus être mises en route et l'eau douce ne pourrait plus être déversée dans le coeur. D'autres morceaux de débris fendirent les tuyaux à incendie venant de la fosse d'eau de mer. Des tourbillons de fumée s'élevaient, les niveaux de radioactivité s'envolaient et les ouvriers s'enfuirent de la première ruine radioactive de Fukushima. Elle ne serait pas la seule: la bataille pour contenir la catastrophe depuis 24 heures était perdue et les explosions se reproduiraient.
LEÇON 6 Installer des filtres sans électricité sur les canalisations de ventilation pour enlever les matériaux radioactifs et permettre une ventilation ne mettant pas en danger les habitants proches.
L'échec des efforts pour stabiliser le réacteur 1 a rendu plus difficiles ceux pour les autres réacteurs et ce de manière exponentielle : maintenant les ouvriers devraient travailler dans des zones très radioactives jonchées de débris. En outre, quand les équipes de travail retournèrent au camion électrogène quelque temps après l'explosion, ils ne purent rebrancher le courant. La catastrophe continuait donc. Pour les réacteurs 2 et 3, les systèmes de refroidissement d'urgence fonctionnèrent pendant plusieurs jours. Quand le système surmené du réacteur 3 tomba en panne le 13 mars, les ouvriers se démenèrent pour connecter un approvisionnement en eau de remplacement et pour ventiler l'enceinte de confinement primaire. Mais le travail était lent, et bientôt le réacteur 3 suivit l'exemple du 1. Le gaz qui fuyait se rassembla au sommet du bâtiment et il explosa le matin du 14 mars.
Cette explosion ralentit plus tard les efforts de restauration du réacteur 2 et le matin du 15 mars des bruits d'explosion toujours non élucidés résonnèrent à l'intérieur du bâtiment du réacteur 2. Le même jour une explosion arracha le toit du bâtiment du réacteur 4 et un incendie se déclencha à l'intérieur. Les rapports de TEPCO disent que les problèmes du réacteur 4 étaient dûs probablement à l'hydrogène qui avait fui du réacteur 3; malgré de récents rapports contraires, les barres de combustible usagé stockées dans les piscines des réacteurs 4, 5 et 6 étaient recouvertes d'eau pendant tout le temps des accidents et ne causèrent jamais de menace.
Chaque détonation rendit les efforts pour stabiliser la centrale toujours plus désespérés. Il est clair que si les ouvriers avaient pu prendre le contrôle du réacteur 1, la terrible séquence tout entière d'évènements aurait été différente. Mais qu'auraient pu faire d'autre les ouvriers pour accélérer leur riposte ? L'étendue de la catastrophe aurait-elle pu être évitée ? La gestion de TEPCO n'a pas répondu jusqu'à présent à ces questions.
Nous avons appris beaucoup de l'accident de Fukushima ces sept derniers mois. Mais le processus d'apprentissage essais-erreurs de l'industrie nucléaire est une chose épouvantable : les rares catastrophes font progresser la science de l'énergie nucléaire mais détruisent aussi des vies et rendent des vies entières inhabitables. Three Mile Island a laissé les gens terrifiés par l'énergie nucléaire; Tchernobyl répandit des retombées à travers de vastes zones d'Europe de l'est et on estime qu'elle a causé des milliers de mort par cancer. Jusqu'à présent, le tribut de Fukushima est d'une douzaine de villes mortes encerclant la station nucléaire détruite, plus de 80.000 réfugiés et un Japon traumatisé. Nous en apprendrons encore plus quand TEPCO publiera plus de détails de ce qui a mal tourné les premiers jours de l'accident. Mais en avançant, nous vivrons aussi en sachant qu'une autre catastrophe aura encore d'autres nouvelles leçons à nous apprendre.
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(La chronologie des évènements est bien faite, même si des infos que nous avons eu par d'autres sites et blogs montrent que certains détails sont manquant, comme par exemple le fait que TEPCO était prêt à abandonner le site à lui-même dès le début de la catastrophe ou qu'il avait "oublié" de signaler la fusion des réacteurs)

1 commentaire:

  1. les japonais ont bien réagi, ils ont toujours tenu compte dans la mesure du possible du danger pour protéger au maximum leurs personnel.
    Souvenons-nous de Tchernobyl, les soviétiques faisaient venir des trains entiers de tout l'empire remplis d'individus. Ces derniers, nommés 'liquidateurs' , étaient envoyés dans le réacteur pour tenter de colmater les fuites. On n'a jamais su combein sont morts. Probablement plusieurs milliers et des dizaines de milliers sont atteints...
    Ceci nous montre la valeur de l'individu pour chaque idéologie!

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