mardi 1 novembre 2011

Le Kadhafi que j'ai connu

Un article écrit par Éric Margolis (journaliste et écrivain américain né en 1947). Pendant 27 ans, il a rédigé des articles sur l'Asie du sud, le Moyen-Orient et l'Islam. Il a contesté entre autres la version officielle du 11 septembre et écrit plusieurs livres (Wikipédia).

Le BBB a reçu par mail l'autorisation de traduire ce texte sous copyright.


Le Kadhafi que j'ai connu
Par Éric Margolis
24 octobre 2011

''Que se passe-t-il , qu'arrive-t-il'', aurait demandé un Mouammar Kadhafi blessé, hébété juste avant d'être assassiné à Syrte en Libye.
Le ''Frère Dirigeant'' m'avait déjà demandé la même chose. Un an après que les US aient cherché à l'assassiner par un lâcher d'une tonne de bombes sur sa chambre à coucher de la caserne fortifiée de Bab Al Azizya à Tripoli, Kadhafi m'a pris par la main, m'a guidé hors de sa tente bédouine et m'a accompagné dans les ruines de son logement privé. Il m'a montré le lit sur lequel sa fille adoptive de deux ans avait été tuée par une bombe américaine guidée au laser.
Il m'a demandé d'un regard apitoyé, ''Pourquoi, Monsieur Éric, pourquoi les pouvoirs occidentaux veulent-ils me tuer ?''. J'ai été abasourdi. Kadhafi semblait sincère. Ne pouvait-il comprendre comment il était devenu une figure haïe et la cible numéro un. Le président Ronald Reagan l'appelait, ''Le chien fou du Moyen-Orient.''
La réponse, lui ai-je dit, était une punition : il a d'abord couvert de honte ses frères dirigeants arabes en ajustant équitablement le prix du pétrole. Ensuite, pour son soutien naïf, inconditionnel de tous les mouvements anti-coloniaux violents : parmi ceux-ci, l'IRA, l'ETA basque, celui du criminel Abu Nidal, des rebelles musulmans des Philippines, du Congrès National Africain de Nelson Mandela. Tout groupe se dénommant ''anti-colonial'' ou ''libérationniste'' qui se présentait à Tripoli, repartait avec des sacs de dollars et le soutien de Kadhafi.
Le chef libyen n'arrêtait pourtant pas de me poser la même question en retournant dans sa tente. Nous parlâmes tard dans la nuit sur des sujets comme la Palestine en passant par les tailleurs italiens qu'il adorait. Jusqu'à sa mort affreuse, je pense qu'il n'aura jamais vraiment bien compris pourquoi tellement de gens essayaient de le tuer.
Et c'était toujours le jeune Kadhafi dont l'idole et la figure paternelle était l'égyptien Gamal Abdel Nasser avec lequel il partageait le rêve d'unité de tous les arabes et leur libération du joug néo-colonial occidental.
Comme Nasser, Kadhafi a été amèrement déçu par ses homologues dirigeants arabes chamailleurs qui ne montraient aucun intérêt pour l'unité arabe ou la libération de la Palestine. La consternation devint de la colère envers les dirigeants arabes ; eux, à leur tour, le virent comme une gêne, un fou et une menace.
Kadhafi abandonna ses visions d'unité arabe, lui tourna le dos et chercha à se faire puissance dominante en Afrique. Les dirigeants africains ne voulaient pas plus se joindre à une Afrique noire unie avec Kadhafi qu'avec les arabes.
Quand les rêves de jeunesse de Kadhafi s'écroulèrent, il devint très excentrique et extravagant. Son projet de ''socialisme arabe'' détruisit presque l'économie libyenne malgré les milliards provenant de l'exportation de pétrole. Chaque semaine semblait apporter une expérience sociale ou économique nouvelle et dérisoire, et un comportement du ''Frère Dirigeant'' toujours plus loufoque.
Kadhafi m'a dit cette nuit-là à Tripoli que s'il était renversé, les pouvoirs occidentaux s'empareraient rapidement du pétrole libyen. Ses paroles étaient prophétiques. Le soulèvement commencé plus tôt cette année était organisé, armé et soutenu par les services secrets français et britanniques. Les chasseurs et hélicoptères de l'OTAN et les forces spéciales ont sérieusement attaqué et affaibli les forces de Kadhafi. Tous les rebelles brandissant des armes étaient une façade pour couvrir une intervention militaire de l'occident supposée à but ''humanitaire''.
La semaine dernière, un Mirage français aurait détruit le convoi dans lequel Kadhafi fuyait Syrte assiégée. Il fut sérieusement blessé et ensuite capturé et lynché par une foule en colère.
Des groupes concurrents de technocrates ayant l'appui de l'occident et d'anciens membres du régime rivaliseront maintenant pour le pouvoir avec des militants islamistes et des résistants de Benghazi. Britanniques, français et italiens, tous anciens maîtres coloniaux des côtes d'Afrique du nord, offriront sûrement des troupes d'entraînement. Les hommes d'affaire et opportunistes européens, les US et le Canada inondent déjà la Libye, une version dans les sables de la ruée vers l'or en Alaska.
Ce qui va se passer pour les réserves de milliards de dollars de Kadhafi reste à voir. Il faut s'attendre à un flot d'emails frauduleux du Nigéria, ''Je suis l'ancien ministre des finances du Colonel Kadhafi et réclame votre aide pour déplacer 15 millions de dollars de la Libye.''
Des mystères subsistent. Où se trouve Abdullah Senoussi, le beau-frère et chef des services secrets de Kadhafi ? J'ai dîné avec lui à Tripoli. Il détient les réponses aux mystères du sabotage en 1980 des avions de ligne français et de la Pan Am. La Libye était-elle vraiment derrière ces crimes ou était-ce une machination ?
Les français et les américains voudront s'emparer des dossiers des services secrets libyens et de M. Senoussi, qui a déjà été condamné par contumace en France pour l'attentat à la bombe du vol UTA.
Si Kadhafi était vraiment derrière l'attentat à la bombe, comme la majorité du monde le croit, il ne mérite pas alors la moindre sympathie de notre part. Si ce n'est pas le cas, il faut alors le reconnaître en tant que bâtisseur de la Libye moderne.
Quand je suis venu pour la première fois en Libye au début des années 70, elle n’était guère plus qu'une halte de ravitaillement en carburant sur la route entre Alexandrie et Tunis. Devenue indépendante seulement en 1951, la Libye existait à peine à l'époque. Idris, son roi atteint de gâtisme, était une marionnette des britanniques. Les bases aériennes étrangères US se trouvaient en Libye.
Kadhafi, avec ses folles pitreries, ses tenues outrageuses, sa cruauté intermittente et sa ''Révolution écologique'' à la noix, s'est débrouillé pour unifier la Libye, la dotant d'habitations, d'hôpitaux, de routes, d'une industrie pétrolière prospère et des attributs d'une civilisation moderne. Mais il a également dépensé des milliards pour son impulsif projet de grand fleuve artificiel qui acheminait une antique eau artésienne du Sahara vers la côte.
Malheureusement pour les libyens, si Kadhafi avait usé de bon sens économique à la place de son ''socialisme arabe'' de cinglé, la Libye serait probablement aujourd'hui une locomotive bien gérée comme le Qatar et les Émirats Arabes Unis.
Au lieu de cela, Kadhafi a gaspillé des milliards et des milliards à promouvoir des révolutions anti-coloniales, et tenté de devenir le chef de l'Afrique noire. Mais son argent ne lui a pas fait que des amis.
Ou tout du moins pas longtemps. Pendant les années 80, les US, la Grande-Bretagne, la France et l'Égypte ont essayé à plusieurs reprises d'assassiner Kadhafi.
Mais de 2003 jusqu'à l'année dernière, il fut réhabilité ; lui et son pétrole haut de gamme ont été introduits en occident. Le président George W. Bush l'a gratifié de ''Notre important allié dans la guerre anti-terroriste''. Kadhafi a fait une tournée en Europe, où il a serré la main du français Nicolas Sarkozy et de l'italien Silvio Berlusconi, avec échange de vœux d'amitié et de coopération. Appâté par le pétrole, le britannique Tony Blair est venu à Tripoli pour se prosterner devant Kadhafi.
Quand la rébellion a surgi à Benghazi en début d'année – très certainement déclenchée par les services secrets français et britanniques – Kadhafi a rapidement perdu ses nouveaux amis et est redevenu un paria. Le pétrole libyen avait un trop grand prix pour résister aux traités ou promesses.
Kadhafi n'a pas su voir ce qui arrivait. De passer d'humble berger bédouin à dirigeant absolu était bien trop, bien trop vite. Kadhafi n'était pas fou, mais il était pour sûr la plus étrange personne que j'ai rencontrée. Mais il était rusé comme un renard et avait un vrai charisme. Dans le monde des dictateurs arabes aux tristes habits, Kadhafi était un paon – quoiqu'un paon dangereux.
Après toutes ces années, je ne peux toujours pas décider si Kadhafi entendait vraiment des voix qui le guidaient ou s'il ne faisait que jouer comme un adolescent à scandaliser et effrayer le monde.
Éric Margolis
(Traduction par Hélios du Bistrobarblog.)

3 commentaires:

  1. On peut faire son marché !!!!!

    http://www.lemonde.fr/libye/article/2011/11/01/missiles-tnt-obus-un-arsenal-ouvert-a-tous-les-vents-pres-de-joufra_1596742_1496980.html#ens_id=1481986

    Cassandre

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  2. "Malheureusement pour les libyens, si Kadhafi avait usé de bon sens économique à la place de son ''socialisme arabe'' de cinglé"
    Voulez vous préciser?

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  3. Oui, l'auteur de l'article vise singulièrement à ne pas se faire lyncher. La Lybie n'était pas un pays endetté et menait une politique socialiste éthymologiquement vraie.

    Que son meneur eut été exaspéré par ses collègues arabes et les calomnieurs occidentaux, j'en conviens bien. A sa place, je n'aurais pas fait mieux, et personne d'entre nous non plus. Sinon capituler.

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