mercredi 17 août 2011

La forêt

François Couplan nous livre quelques réflexions sur la forêt. Extrait de sa dernière lettre d'information.


La forêt européenne a-t-elle toujours existé telle que nous la connaissons aujourd'hui, bois fragmentés aux arbres maigrichons entourés de grasses prairies ou de champs bien ordonnés ?

Ce n'est pas simple à imaginer, et encore moins facile à admettre : il n'y a pas si longtemps que cela, quelques milliers d'années tout au plus - un clin d'oeil par rapport à l'âge de l'homme sur terre - nous vivions totalement entourés de forêt. Oh, pas les jolies futaies soigneusement aménagées par les forestiers. Non, par une sylve touffue qui s'apparenterait bien plus aux sombres forêts d'Amazonie ou de Bornéo qu'à celle de Fontainebleau.

Vous aimez frémir ? Vous allez être servis ! Imaginez un manteau forestier sans fin s'étendant de la pointe de la Bretagne aux confins de l'Oural, là-bas très loin en Russie, et se continuant d'ailleurs sans relâche jusqu'à Vladivostok. Ce vaste couvert n’était d’ailleurs pas sans ouvertures, car les vieux arbres enfin vaincus par l'âge avaient en s'écroulant ménagé d'innombrables clairières au sein de la forêt. Ces trouées se trouvaient vite envahies par une végétation luxuriante de plantes herbacées et de lianes sur les lisières, puis d'arbrisseaux touffus et de petits arbres dont certains étaient promus à un avenir centenaire avant de disparaître à leur tour.

Mais pénétrons sous les ombrages. Tout y est sombre et même si au-dehors le soleil darde ses rayons, nos yeux doivent s'écarquiller pour distinguer davantage que des formes confuses et inquiétantes. Des lianes pendent. Sous nos latitudes ce serait de la clématite, ou peut-être de la vigne. À ce détail près, on pourrait se croire dans une jungle véritable.

C'en est une d'ailleurs. Partout le chaos, le désordre. Les arbres tombés ne cessent de pourrir et, se décomposant, de faire renaître une multitude d'arbustes qui entravent la vue, sinon le passage. Les odeurs sont végétales, mais par-delà le moisi, un odorat affiné sait percevoir cent effluves différents. Car à force d'y vivre, les sens s'affinent. L'oeil remarque des nuances de vert qu'il n'aurait pas soupçonné exister, l'ouïe perçoit les frôlements furtifs d'une multitude d'insectes, d'oiseaux et de mammifères qui grouillent, invisibles…

Ce milieu hostile, épouvantable, cet « enfer vert » qui nous rend verts rien que d'y penser, c'est celui de nos ancêtres. C’est là que, pendant des millénaires, ils ont vécu de chasse et de cueillette, en équilibre avec leur milieu. Était-ce si terrible, souffraient-ils de claustrophobie et mouraient-ils trop jeunes de maladies débilitantes ? Rien, si ce ne sont nos préjugés, ne permet de le penser. Il n'est que d'aller rencontrer les derniers humains vivant comme eux en contact étroit avec la nature pour penser plutôt le contraire.

Allez faire un tour en Amazonie, ce n'est pas loin (un jour d'avion, un jour de bus et deux jours de pirogue pour être en plein milieu de la forêt équatoriale) et constatez par vous-mêmes.

Vous verrez que les gens qui vivent au milieu de la forêt n'en souffrent pas, bien au contraire. Elle est pour eux la source de la vie, et ils la respectent à ce titre. Les nombreuses plantes qui vivent dans leur environnement immédiat leur fournissent la nourriture, les médicaments pour se soigner, les poisons pour pêcher et chasser, les substances hallucinogènes qui leur permettent de visiter d'autres réalités, les fibres pour tresser les hamacs et les liens, l'écorce pour se vêtir, le bois pour construire les huttes et fabriquer les pirogues, les feuilles pour les toits...

Nos propres ancêtres dans les forêts d'Europe avaient les mêmes besoins et trouvaient autour d'eux tout ce qu'il leur fallait pour y répondre.

Visitons donc de nouveau la forêt, mais avec eux. Telle plante qui semble se fondre dans l'écran vert qui nous entoure sera récoltée avec plaisir pour sa racine charnue et succulente (une raiponce ?). Telle autre pourra servir à calmer les douleurs, tel arbre à fabriquer un arc… C'est donc un monde connu et familier, où chacun, l'homme y compris, a sa place.

Les relations avec les plantes sont constantes. En se promenant, il est normal de toucher les végétaux, de les caresser des doigts, de les sentir au passage, de les goûter. Le grignotage végétal représente, outre des sensations créatrices de liens, un apport nutritionnel non négligeable. Bien sûr les plantes toxiques sont connues de tous, même des enfants, et on les respecte. La forêt n'est pas menaçante.

Certains aujourd’hui vous diront, bien sûr, que la biodiversité de nos forêts européennes est minime par rapport à celle d'une forêt tropicale. Ce n'est pas tout à fait vrai : il est usuel de le penser car nous n'avons pour exemple autour de nous que des forêts profondément modifiées par l'homme en vue de la production sylvicole et ne représentant qu'un stade de l'évolution de la forêt. Une forêt primaire est beaucoup plus variée car elle juxtapose une multitude de « niches écologiques ».

Nous l’avons vu : les arbres morts, en tombant, ouvrent la canopée, permettant à une multitude de plantes héliophiles* de s’établir. À leur pied, se forme une mare où prospéreront quelque temps diverses plantes aquatiques. Les racines dressées retiennent encore un peu de terre qui hébergera une sélection de plantes xérophiles**, à l’aise sur ce milieu particulier. Sur moins de 50 km!, la forêt de Bialowieza en Pologne, l'une des rares forêts (à peu près) originelles d'Europe, compte 990 plantes supérieures, 254 mousses et hépatiques, 334 lichens, plus de 2000 champignons, 62 mammifères dont les derniers bisons de notre continent, 228 oiseaux, 24 poissons et plus de 8500 insectes. Pas mal, non ?

Donc, pendant des centaines de milliers d'années, les hommes qui nous ont précédé dans les lieux où nous vivons actuellement ont vécu en équilibre dans la forêt qui couvrait l'Europe, à l'exception des périodes glaciaires où elle reculait au profit de la steppe, néanmoins toujours arborée, et revenait au cours des interglaciaires. 

Puis, quelques milliers d'années après que l'agriculture a commencé à se développer au Proche-Orient, ce nouveau mode de relation à la Terre se propagea plus ou moins rapidement vers l'ouest.

Dans la région méditerranéenne, les forêts furent en peu de temps rasées pour libérer le terrain en vue des cultures, pour fournir des matériaux de construction et du bois de chauffage. Tiens, n'est-ce pas ce qui se passe actuellement en Amazonie, en Afrique ou en Indonésie ? En Europe centrale et occidentale par contre, chez les Celtes et les Germains, la culture se développa dans des clairières entourées de la forêt pratiquement intouchée.

Et tout le monde s'en accommoda fort bien, car culture et nature peuvent coexister dans un équilibre durable. La forêt primitive n'est pas qu'une source de produits utiles, c'est aussi - avant tout sans doute - un lieu de ressourcement, un temple, le pôle spirituel de la vie. Et c'est justement ce qui l’aura perdue, car elle sera pour les Chrétiens le refuge des dieux païens qu'il faudra à tout prix éradiquer. Rien de plus simple : coupons la forêt et disparaîtra en même temps la religion originelle.

Aussi les moines-défricheurs se mettent-ils à l'oeuvre, luttant contre l'obscurantisme et la nature, apportant progrès et richesses matérielles - pour leur communauté et pour quelques seigneurs. La forêt devient angoissante et maudite, repaire de brigands et de frayeurs irrationnelles. Justement, l'homme devient rationnel et les lambeaux de forêt qui à la fin du XIIème siècle ont encore été miraculeusement épargnés par la hache et le feu seront par la suite « gérés » de façon de plus en plus « efficace » pour donner les maigres bois que nous connaissons, d'où tous les grands arbres ont disparus, où il est indécent de laisser sur le sol les arbres morts (voyez comme les forêts ont été rapidement « nettoyées » suite aux tempêtes de décembre 1999), pourtant source de vie pour une multitude de végétaux et d'animaux. On en finit par aboutir aux tristes plantations de résineux bien alignés, où tous les arbres ont le même âge, que certains s'obstinent à nommer « forêt »... 


Et le « génie génétique » risque bientôt de passer par là : l'École Nationale du Génie Rural, des Eaux et des Forêts (ENGREF) ne cache pas que son modèle pour la forêt est désormais le champ de maïs !

* Héliophiles : qui aiment le soleil.
** Xérophiles : qui aiment la sécheresse.

Trouvé un joli texte sur le bois, que François Couplan ne désavouerait pas :


Homme!
Je suis la chaleur de ton foyer par les nuits froides d’hiver,
l’ombrage ami lorsque brûle le soleil d’été.
Je suis la charpente de ta maison,
la planche de ta table.
Je suis le lit dans lequel tu dors
et le bois dont tu fais tes navires.
Je suis le manche de ta houe
et la porte de ton enclos.
Je suis le bois de ton berceau
et de ton cercueil.
Je suis le pain de la bonté, la fleur de la beauté,
écoute ma prière, ne me détruis pas.

4 commentaires:

  1. Ca fait rever un monde comme ca...

    .................

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  2. bien d'accord avec Ngiu
    et comme dit ma cousine et je suis d'accord avec elle aussi,
    "J'aime bien la foret parce qu'on s'y sent en communion!"

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  3. http://www.wikistrike.com/article-unr-riviere-russe-se-met-a-bouillir-109965047.html

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  4. hs...quoi que, tout est question d'équilibre !!

    http://lefirago.overblog.com/miyoko-shida-et-la-plume%E2%80%A6%E2%80%A6

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