vendredi 13 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 37 et 38

Ecologie - Fiction
13
mai
2011
La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 37 - "l’effondrement des valeurs françaises"."
par Michel Gueritte
jeudi 28 - 12 h 30 - Bureaux du SDAT, Police judiciaire, Paris

« Je vais déjeuner. Je veux trouver votre rapport sur mon bureau dans une heure. » Le commissaire divisionnaire du SDAT (sous direction anti-terroriste) repose le combiné téléphonique, songeur. Ce que vient de lui apprendre un de ses agents, lui-même « tuyauté » par un informateur, est peut-être d’une importance capitale dans l’enquête en cours sur les causes de l’accident nucléaire.

L’hypothèse d’un attentat terroriste n’a toujours pas été écartée, en dépit des certitudes contraires de certains responsables EDF. Même s’ils ne comprennent pas les causes des ruptures de tuyauterie, ils admettent qu’un défaut de construction, d’inspection, ou bien une usure normale ait pu en être à l’origine. De toute façon, les policiers n’ont pas pour habitude de lâcher une piste, si mince soit-elle. La conversation, enregistrée grâce aux écoutes téléphoniques au début de la semaine dernière, prouve qu’une action de malveillance était prévue contre une centrale nucléaire. S’agissait-il de Nogent ? Rien n’est sûr. Mais la presse, avertie par le ministère de l’Intérieur des soupçons nourris contre d’éventuels terroristes, n’en finit pas de gloser sur « l’imagination délirante des policiers ». Avant l’obturation définitive de la brèche, des photos du tuyau déchiré ont été prises. Le laboratoire de la préfecture de Police n’a relevé sur les clichés aucune marque de déformation par explosion. L’enquête sur le personnel de la centrale piétine également. Outre les équipes d’entretien appartenant au personnel EDF, des entreprises intérimaires interviennent parfois sur le site. Les policiers se perdent dans les listings et les emplois du temps des ouvriers. Or, ce matin, un événement exceptionnel s’est produit à la Bourse de Paris.

13 h 30

... Le commissaire divisionnaire se penche sur deux pages imprimées : « Quelques heures avant l’accident de Nogent-sur-Seine, un agent de change, gestionnaire d’un gros portefeuille dont le propriétaire est encore inconnu de nos services, a vendu pour 76 millions d’euros d’actions ... » Le commissaire gratte son front chauve. Il n’a jamais compris grand-chose aux opérations boursières.

Mardi, à la première séance de cotation, vers 9 h 15, 100 millions d’actions ont été mises en vente : Air liquide, Bouygues, AXA, Véolia et Total. Des actions extrêmement bien cotées sur le marché. A la seconde séance, à partir de midi, le même vendeur a offert du Saint-Gobin, Natexis, LVMH, Carrefour et Lafarge. A 16 h, heure de clôture, l’agent de change avait tout liquidé, et empoché 100 millions d’euros. Une grosse somme. Mercredi, su les marchés boursiers étrangers, les actions françaises ont commencé à baisser. A New York, le Club Méditerranée s’est littéralement effondré. Pourquoi le Club ? Mystère ! Les actions viennent de perdre cinq pour cent en deux séances.

Aujourd’hui, les valeurs françaises ont encore chuté de dix pour cent. Des milliers d’actions se sont retrouvées offertes à la vente. Et, curieusement, les actions vendues ont été rachetées pour 80 millions d’euros. La conclusion du rapport de police est brève :
- « Si le vendeur de vendredi et l’acheteur de ce matin ne font qu’un, le bénéfice de l’opération boursière est colossal : 18 millions d’euros. Cette vente survenue fort à propos le 25 avril, quelques heures avant l’accident de la centrale nucléaire, est-elle le fruit du hasard ? Qui pouvait prévoir l’effondrement des valeurs françaises ? »

Le commissaire divisionnaire décroche son téléphone : il doit prévenir immédiatement ses supérieurs au ministère de l’Intérieur .

13
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 38 - "Vous ne pouvez pas démissionner."

vendredi 29 - 10 h 30 - Ministère de l’industrie, Paris

Henri Proglio, le président d’EDF, sort du bureau ministériel, très agacé. En quatre jours, c’est sa seconde convocation chez Eric Besson. Celui-ci veut absolument se forger une certitude : oui ou non, l’hypothèse de l’attentat terroriste est-elle crédible ? David Riencourt refuse de répondre à une question aussi difficile. Il répète inlassablement que des ruptures en cascade sur les tuyauteries sont suffisamment improbables pour que l’acte de malveillance ne soit pas à exclure. Le ministre tient mordicus à l’attentat : ajouté aux erreurs de l’équipe de conduite, erreurs humaines non imputables à la conception des installations, il accrédite la bonne qualité de la technique française.
Dans l’antichambre, le président d’EDF salue Martial Jorel, le responsable sécurité des réacteurs à l’IRSN.
- « Entrez, Jorel, entrez ... »
Le ministre aime bien cet homme au regard posé et ferme, et qui ne ne s’embarrasse pas de circonlocutions oratoires :
- « Monsieur le ministre, j’ai le regret de vous présenter ma démission.
- Quoi ? »
Besson a presque crié. Jorel regarde en silence ce ministre, qu’il côtoie depuis quelques mois seulement, un remaniement ministériel ayant bouleversé récemment l’organisation du Gouvernement. Jorel est un ingénieur du corps des Mines, unanimement respecté dans le monde de l’industrie et de la recherche. Chargé depuis des années de la sûreté des installations nucléaires, il a accompagné la montée en puissance du parc nucléaire national, ne négligeant l’examen d’aucun rapport de sûreté. Doté de capacités intellectuelles et d’une force de travail exceptionnelles, il excelle à déjouer les tentatives de dissimulation ou d’embrouille de dossiers, très prisées chez certains de ses interlocuteurs, à EDF ou chez les constructeurs.
Sa fonction consiste à maintenir un juste équilibre entre deux exigences contradictoires : remettre sans cesse en cause le niveau de la sûreté d’un côté, tenter d’en réduire les coûts de l’autre. Deux états d’esprit difficilement conciliables. Jorel est réputé pour n’accepter d’autre critère que l’intérêt collectif.
Il y a longtemps - dans l’antichambre, tout à l’heure, il tentait en vain de se rappeler quand - l’ingénieur avait confié à des collègues :
- « Le jour où j’estimerai que la sûreté n’est plus garantie, je démissionnerai. »
Ce matin, il a demandé un rendez-vous au secrétariat du ministre. Besson le regarde sans comprendre.
- « Nous avons rendu possible une catastrophe, parce que nous ne croyions pas vraiment à la possibilité d’un accident grave. L’étude d’une rupture des tuyauteries de vapeur avait été suggérée au Conseil supérieur de sûreté en octobre 1986. Aujourd’hui, je ne comprends toujours pas comment nous, l’IRSN, n’avons pas étudié de notre propre initiative une telle éventualité. Peu importe, d’ailleurs, je ...
- Vous ne pouvez pas démissionner, coupe Besson, insensible aux réflexions déontologiques de l’ingénieur en chef. Vous avez été vu hier aux côtés du président. Cela remettrait trop de choses en cause. Je refuse votre démission.
- Monsieur le ministre, il est des servitudes qui honorent : par exemple, lorsque le président de la République m’appelle à ses côtés pour l’éclairer sur un problème de ma compétence. Il en est d’autres que je préférerais éviter, mais auxquelles je reste soumis, tant qu’elles n’offensent pas l’idée que je me fais de ma dignité.
- « Hier, à mon corps défendant, en jouant au clown devant les caméras, j’ai dû tenir un rôle détestable : apporter la caution de l’IRSN à une opération de propagande. »
Eric Besson comprend de moins en moins. Ces scrupules ne sont que des états d’âme sans importance. Les circonstances exigent de la tenue et une cohésion sans faille. Agacé, le ministre l’est d’autant plus qu’il imagine fort bien la mine méprisante du Premier ministre, lorsque celui-ci apprendra qu’un proche subordonné du ministre de l’Industrie inaugure la débandade.
- « Mon cher Jorel, vous n’avez évidemment aucune responsabilité directe dans l’accident. Dans ces conditions, je ne vois pas ce qu’apporterait votre démission. »
Le ministre esquisse un grand sourire, signifiant ainsi la fin de l’entretien. Ignorant le congédiement ministériel, l’ingénieur en chef du SCSIN décide de mettre les points sur les « i ».
- « La France a été incapable d’apprécier la signification réelle des accidents de TMI et de Tchernobyl. Elle ne saura d’ailleurs pas exploiter les retours d’expérience de Fukushima…. Les Suédois, eux, ont interrompu le développement de leur programme nucléaire. Plus malins, nous avons considéré TMI comme une source d’informations. Avec sérieux et application, nous avons entrepris de modifier nos centrales. Je vous laisse juge du résultat.
- « L’accident russe nous a vraiment fait peur. Mais au lieu d’étudier la vraie question, c’est-à-dire le risque d’un relâchement massif de radioactivité, nous nous sommes réfugiés dans le relativisme technique, soulignant les différences entre le système soviétique RBMK, (Réacteur à eau bouillante modéré au graphite), et notre REP, (Réacteur à eau pressurisée, dont est équipée la presque totalité du parc nucléaire français).
- « Il faut un jour savoir tirer la leçon de l’expérience. S’obstiner plus longtemps est une faute. »
Eric Besson renonce à discuter. Jorel est tout simplement en train de prêcher pour un arrêt du programme nucléaire français.
- « Bien. Pouvez-vous attendre la fin de la crise avant de démissionner ? demande-t-il sèchement. Le président de la République a été clair : la crédibilité de nos institutions exige une attitude solidaire. Vous ne songez pas sérieusement à remettre en cause toute l’œuvre nationale depuis le retour de de Gaulle aux affaires ?
- Monsieur le ministre, ma décision est irrévocable. Puis-je me retirer ? » Eric Besson se lève, vaincu et furieux. Au moment où Martial Jorel tire la première porte capitonnée du bureau, le ministre grogne sur un ton menaçant : « Votre devoir de réserve, Jorel ... Ne l’oubliez pas ! »
Le chef de l’IRSN regagne son bureau et informe sa secrétaire de sa démission. Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand dans les bureaux, et quitte le ministère par la voie ordinaire : un militant syndical téléphone à son secrétaire fédéral, chargé des problèmes touchant au nucléaire.

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