dimanche 8 mai 2011

Nogent sur Seine, épisodes 27 et 28

8
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 27 - "trois millions de curies dans le fleuve."

mardi 26 - 4 h 30 - Audioconférence, suite

Le temps presse, les participants en ont conscience. Mais l’absence temporaire des responsables n’empêche pas la mise en œuvre du plan ORSEC. Les rouages des institutions, à défaut d’être rodés par la pratique, sont huilés. Pendant que les spécialistes sont en audioconférence, les pompiers radiologistes foncent vers Nogent, les équipes du ministère de la Santé rejoignent leur base du Vésinet, l’installation du PC fixe en préfecture avance.
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Les gendarmes de l’Aube et de Seine-et-Marne commencent à >poser des barrages sur les routes.
L’observation de la météo a permis au CODISC de constater avec horreur que le vent allait tourner dans la matinée. Le nuage radioactif abandonnera sa dérive vers les pays de Loire pour remonter vers l’agglomération parisienne. Les préfectures de l’Essonne et du Val-de-Marne sont aussitôt placées en pré-alerte.
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Depuis le début de l’audioconférence, le sous-préfet se demande pourquoi personne n’aborde le sujet de l’évacuation des populations. Il n’a pas osé interrompre les débats. La question se pose :
- « Il est trop tard pour envisager une évacuation préventive des populations les plus proches de la centrale, le nuage est déjà passé. Il a déjà parcouru une vingtaine de kilomètres. Evacuer juste avant son arrivée serait une folie. La seule solution est le confinement à domicile. Et il est trop tôt pour savoir si nous évacuerons les communes contaminées, car nous ignorons l’importance des dépôts. »
Combien de temps ces prétendus spécialistes vont encore pleurer sur l’absence de mesures.
Les résultats des premières analyses effectuées dans le « labo chaud » du bâtiment des auxiliaires nucléaires viennent de parvenir à Hervé Maillart. Celui-ci signale alors, sur un ton relativement neutre, qu’il est peut-être temps d’alerter les compagnies de production d’eau potable. Car des centaines de mètres cubes d’eau contaminée se sont écoulés par la brèche, la plupart ont gagné le fleuve par les caniveaux d’évacuation des eaux de pluie.
- « J’ai ici quelques estimations, mais je ne sais pas si nous avons le temps de...
- Ah, mais si, nous avons le temps ! »
Au CODISC, c’est la stupeur : va-t-il falloir organiser un approvisionnement parallèle de la région parisienne en eau potable ? Réquisitionner les camions-citernes de toute la France ? Hervé Maillart s’arme de courage :
- « Huit cents mètres cubes d’eau contaminée sont partis dans la Seine. En recoupant cette quantité avec la composition du dernier prélèvement, et celle du contenu du GV 4, nous savons que cette eau contenait environ cinq curies par litre.
« Ce qui donne un total de trois millions de curies dans le fleuve.
- Mon Dieu ! De curies, vous dites ? Ça fait des milliards de becquerels ... » Eric Besson n’est pas très calé, mais l’énormité du chiffre l’épouvante.
- « Beaucoup plus, monsieur le ministre, beaucoup plus ... », laisse tomber d’un ton sinistre Martial Jorel.
D’un doigt nerveux, Hervé Maillart desserre sa cravate. Il jette un œil sur l’horloge digitale au mur du BDS.
« Messieurs, il est plus de 4h du matin. Nous avons tous du pain sur la planche. Voyez-vous un inconvénient à lever la séance ?
- Oui, dit le ministre avec un gros soupir. Nous n’avons pas abordé l’information du public, ni la question du communiqué de presse. »

mardi 26 - 4 h 35 – Troyes, dans une rue proche de la gare SNCF

Tiphaine, la journaliste de France 3 ne retrouve pas le sommeil. Elle a été réveillée en pleine nuit par Christophe LEVERT, qui savait qu’elle avait tourné dans la centrale quelques heures avant l’accident.
Tiphaine n’en revient pas. L’objectif de la caméra d’Olivier est la dernière à avoir vu la centrale en parfait état de fonctionnement. Elle se souvient des phrases du directeur Hervé Maillart si rassurant quand il parle de sécurité, et qui ne comprenait pas les discours des militants rassemblés aujourd’hui à Nogent.
Elle a une excellente mémoire. Elle voit défiler tous les plans dans sa tête. Comment va t’elle monter le sujet. Les télévisions du monde entier vont se ruer sur toutes ces images… Elle n’a jamais été confrontée à une telle situation. Elle demande à son bébé bien protégé dans son ventre d’arrêter de bouger…
- "Eh, oh ! Il faut qu’on dorme !"

8
mai
2011

La catastrophe de Nogent/Seine : Episode 28 - "Les journalistes ont des oreilles partout"

mardi 26 - 5 h - Fin de l’audioconférence

Le ministre de l’industrie, Eric Besson, marche sur des œufs. Il va falloir jouer serré avec la presse pour n’être pas soupçonné de pratiquer la rétention d’informations. Mais comment enrayer la panique si on ne sélectionne pas un peu les renseignements donnés aux journalistes ? Le directeur de la centrale évoque encore une fois l’accident de Tchernobyl, référence décidément très prisée cette nuit.
- « Nous ne sommes pas en Ukraine, il sera impossible de justifier une interdiction totale d’approche du site.
- Bien entendu, renchérit Martial Jorel, on peut faire confiance aux journalistes pour se faufiler entre les mailles du filet de la gendarmerie. Les plus malins consulteront la météo pour éviter les zones dangereuses, mais certains bêtement passeront en plein dedans. Il vaut mieux les canaliser vers un lieu hors de portée des radiations, bien en vue du site, pas trop près, et sous un angle qui ne permette pas de distinguer tout ce que vous serez amenés à entreprendre dans la partie la plus touchée.
- Je vous signale que le standard de la préfecture a déjà été contacté par un journaliste. Nous l’avons éconduit ... Je sais, poursuit la directrice de cabinet, sans doute une erreur tactique ! Qu’est-ce que vous voulez, nous avons été pris de court.
- Je crains que les réactions de l’opinion dépassent de très loin tout ce que nous pouvons imaginer, admet le responsable de l’EDF. Nous ne devons pas compter sur une attitude modérée de la part des médias. Nous devons anticiper. Je ne sais pas ... créer un événement qui tempère l’extrémité des mesures à venir et la sévérité des contraintes collectives.
- Ceci dépasse le cadre de mes attributions, s’excuse le représentant de Catherine Cesarsky, le Haut-Commissaire à l’Energie Atomique, le CEA. Mais il ne serait pas mauvais de montrer que la situation est déjà bien contrôlée. Par exemple, si on fixe rapidement la radioactivité sur une partie du site pas trop affectée, on peut suggérer au président de la République de venir à Nogent pour calmer l’opinion.
- J’ai mieux à faire que d’organiser un spectacle, coupe Hervé Maillart.
- L’idée du CEA mérite qu’on s’y attarde, répond calmement le ministre. Je sais, le temps passe. Mais payer d’une panique générale les quelques minutes que nous gagnerions en ne terminant pas l’examen de cette question serait une mauvaise économie. Après tout, il sera peut-être plus long de décider le président que de rendre le site accessible sans vêtement de protection.
- Vous avez raison, monsieur le ministre, lance perfidement Martial Jorel. A chacun son rôle. Il me semble plus rationnel qu’un membre du gouvernement ouvre la voie. » Le responsable de l’IRSN ménage ses effets, et laisse quelques secondes s’écouler avant de continuer :
- « En bonne logique, en tant que ministre de tutelle d’EDF, l’exploitant, et du CEA, qui vous seconde sur les questions de sécurité, c’est à vous que revient cet honneur. Votre venue est la meilleure garantie de celle, ultérieure, du président. »
Eric Besson est atterré. Il a senti venir le coup, et cherche désespérément une échappatoire. Proposer Nathalie Kosciusko-Morizet sa collègue de l’Environnement, toujours prompte à tirer élégamment parti des situations à la moindre trace de pollution ? Non, elle serait bien capable d’accourir, cette bougresse d’opportuniste ! Quant à lui, il donnerait l’impression d’avoir peur.
- « Votre suggestion est excellente, mais je m’en voudrais de laisser penser que j’exploite l’affaire à des fins politiciennes. Indubitablement, le président, de par sa fonction, est le seul homme politique précisément au-dessus de la politique. Sa venue ne suscitera aucune arrière-pensée. J’ajouterais, si mes souvenirs sont exacts, que lors de l’accident de Three Mile Island, le président Carter s’est déplacé en personne sur le site pour rassurer une population que les journalistes incitaient à s’enfuir, et non pas un quelconque ministre de l’Industrie. Gorbatchev ne s’est pas rendu à Tchernobyl, mais personne ne souhaite que cet exemple puisse un jour être suivi ici. Quant à Fukushima, mieux vaut ne pas s’y référer, personne ne connaît encore la vérité ni l’étendue des dégâts. »
Besson s’arrête, conscient d’avoir présenté des arguments qu’il serait malséant de contrer. Malheureusement pour lui, le responsable du CEA connaît bien l’organisation politico-administrative américaine. Il lance sur un ton aussi neutre que possible :
- « Comme Etat fédéral, les Etats-Unis n’ont pas de ministère de l’Industrie ; seulement des Agences dont les responsables ne sont pas des hommes politiques. »
Le ministre sent la colère le gagner. Il n’a pas le temps de moucher l’impertinent fonctionnaire du ministère de la Défense. Martial Jorel en profite :
- « Monsieur le ministre, vous transposeriez sur le terrain civil l’exemple de tous vos collègues de la Défense qui se sont succédés à Mururoa pour témoigner à la face du monde de l’innocuité des essais nucléaires français. Pensez à Michel Debré se baignant dans le lagon de l’atoll quelques heures seulement après l’explosion d’une bombe H dans l’atmosphère.
- Pour Debré, le risque était quasi nul puisque la bombe avait été tirée à une altitude assez importante. Messieurs, je suis conscient de la complexité du problème. J’ai bien saisi votre louable souci. Tout à l’heure, je proposerai au premier ministre de suggérer au président d’y aller. Je l’accompagnerai bien volontiers. Sur ce, nous pouvons lever cette conférence.
- Permettez, monsieur le ministre ! »
Le responsable de la cellule de crise EDF, refuse de laisser Besson rédiger seul le communiqué de presse.
- « Les journalistes ont des oreilles partout, il est probable que le bruit d’un incident à Nogent court déjà. La pire des choses, nos simulations l’ont toujours confirmé, serait que nous nous fassions devancer ...
- « Pendant que vous discutiez de la venue du président, j’ai préparé un communiqué que je soumets à votre appréciation :
- Un accident a eu lieu cette nuit à 01 h 23 mn, sur la tranche 2 de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube. Toutes les dispositions ont été prises pour l’enrayer, et le réacteur a été amené dans un état sûr, celui de l’arrêt à froid, très rapidement.
- Des rejets radioactifs se sont produits durant l’accident, dont l’importance n’a pu encore être déterminée avec précision. Par mesure de précaution, le plan particulier d’intervention (PPI) a été déclenché. Les abords immédiats du site sont interdits d’approche. Un QG opérationnel a été mis en place à la caserne des pompiers de Provins, le QG fixe étant, comme prévu, situé à la préfecture de l’Aube.
- « Un communiqué sera diffusé aujourd’hui à 11 h, qui précisera les directives à suivre. En attendant, les personnes séjournant à moins de trente kilomètres à l’ouest et au sud-ouest de Nogent-sur-Seine sont priées de ne pas sortir et de couper les ventilations et les appareils de chauffage à foyer ouvert. »

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