samedi 26 février 2011

Nos amis les animaux (3)


  J'ai même retrouvé sur Wikipédia la confirmation de cet évènement


LA GIRAFE DU ROI

 
Par René Poirier

Au temps passé, quand les rois ne se battaient pas entre eux, ils s'offraient volontiers des présents singuliers. Mais les souverains d'Europe appréciaient beaucoup de leurs collègues d'Asie ou d'Afrique l'envoi d'un animal extraordinaire. C'est ainsi que Charlemagne reçut le premier éléphant qu'on vît en France et que Charles X, en 1827, accueillit la célèbre girafe. 

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De girafe, aucun français n'en avait vue de vivante en son pays. Il s'en trouvait peut-être, ça et là, dans les cabinets d'histoire naturelle, rapportées par des voyageurs, quelques spécimens empaillés qui tombaient en poussière.

M. de Buffon lui-même, qui ne quitta jamais la France, l'avait décrite en termes fort savants, mais avec une imprécision remarquable. On ne peut lui en tenir grief, puisqu'on nommait encore de son temps caméléopard l'animal au long cou, parce qu'on croyait qu'il était issu du croisement du chameau et du léopard.

Ce fut donc, en 1826, un évènement aux Tuileries, palais du roi Charles X, lorsque celui-ci reçut un message l'informant que Sa Majesté, Méhémet-Ali, khédive - ou vice-roi - d'Egypte, lui faisait présent d'une girafe vivante ; il est vrai que le roi d'Angleterre en recevrait aussi une pour ne susciter aucune jalousie internationale.

Notre demoiselle, car c'était une femelle qui mesurait quatre mètres de haut, - ce qui n'est pas considérable pour une girafe de deux ans - avait été capturée dans le Soudan égyptien et amenée dans le port d'Alexandrie, d'où elle devait embarquer pour Marseille.

Mais un peu encombrante pour être placée sur le pont d'un bateau, on la logea dans la cale. Toutefois comme elle était plus haute que la coque, une ouverture fut pratiquée en surface pour qu'elle pût y passer la tête.

D'estomac délicat, l'animal ne se nourrissait que de lait. Aussi, dut-on embarquer avec elle, trois vaches qui lui donneraient les 25 litres de son biberon journalier. Mais comme il fallait traire les vaches, l'équipage du bateau se compléta de trois valets et d'un palefrenier ; sans compter le consul de France en personne, conduisant l'expédition.

...Laquelle arriva sans encombres à Marseille le 14 novembre 1826, sans avoir subi le moindre mal de mer. Et les marseillais, qui pourtant ne s'étonnent pas facilement, lui firent un accueil indescriptible en tirant un feu d'artifice sur le Vieux Port. Là, on fit se reposer la girafe pendant quatre mois des fatigues du voyage. Mais comment amener mademoiselle Girafe aux pieds du roi de France ?

Bien entendu, les chemins de fer n'existaient pas, et il était dangereux de faire voyager si haute princesse en un grossier chariot, où elle eût brisé ses pattes fragiles aux cahots de la route. Il n'y avait qu'un moyen, d'ailleurs assez pratiqué en France avant l'auto-stop : le voyage à pied.

Comme le trajet était long, qu'on pouvait craindre successivement le froid, la chaleur ou la pluie, on fit confectionner à sa taille, par le meilleur couturier de Marseille, un petit « deux-pièces » en toile goudronnée. Il se boutonnait par-devant avec un petit capuchon se rabattant sur le cou et abritant les deux cornes minuscules.

Revêtue de ce « duffle-coat » avant la lettre, la girafe se mit en route pour Paris le 20 mai 1827. Elle était accompagnée de ses serviteurs, d'un médecin-vétérinaire, d'un interprète (pour les serviteurs égyptiens), des trois fidèles vaches, de deux voitures contenant du fourrage et des grains (pour les nourrices), et d'une escouade de gendarmes à cheval (pour veiller à la sécurité du tout).

A raison de vingt ou trente kilomètres par jour, on en mit quarante pour rejoindre Paris, non sans avoir mis en ébullition tous les villages traversés. Ce jour-là, on donnait congé aux écoliers qu'il eût été impossible de retenir en classe. Ils allaient voir la girafe de près, accompagnés de leur maître, qui les y préparait par une docte « leçon de choses ».

On accueillait alors le noble animal par des arcs de triomphe ornés de fleurs qui avaient leur utilité puisqu'elle les mangeait en passant. Enfin, dans une petite ville médiévale dont l'histoire n'a pas retenu le nom, on dut, pour la laisser passer, agrandir à coups de pic la porte de la vénérable enceinte féodale.

Enfin, on arriva aux portes de la capitale, où, à la barrière de Fontainebleau (porte d'Italie), elle fut reçue par une population délirante et quelques graves messieurs de l'Académie des Sciences. Restait à organiser l'entrevue entre la reine du Soudan et le roi de France. Epineuse question d'étiquette qu'il fallait encore résoudre. A la fin, on persuada la bête de faire les premiers pas ; et c'est de bonne grâce qu'elle voulut bien aller à St Cloud, faire sa cour au descendant du Roi à la Poule au Pot.

Cela n'alla pas, bien entendu, sans que les journaux et les caricatures d'opposition, n'étrillassent assez vigoureusement le roi, qui offrait un cou allongé, des jambes grêles et un oeil amorphe, le tout non sans analogie avec la girafe. Comme en 1814, alors comte d'Artois rentrant en France, il avait dit : « Il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus », on frappa secrètement en 1827 une médaille figurant une girafe, avec ces mots à l'avers : « il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'une bête de plus. »

A St Cloud, celle-ci fut fort bien reçue ; le roi lui offrit un bouquet de roses...qu'elle mangea de fort bon appétit et la duchesse de Berry lui mit une couronne autour du cou. Puis, sagement, on ramena l'animal au Jardin des Plantes, où pendant des années, les badauds l'assiégèrent. A Paris, ce fut pendant plus d'un an, la mode « à la girafe » . On lui consacra des piles d'ouvrages, des quantités de chansons et même une pièce de théâtre. Les dames portaient alors des robes à la girafe, des chapeaux à la girafe, des coiffures à la girafe, ou des peignes à la girafe...Nevers en fit des faïences polychromes et Epinal, des images enluminées qui représentaient la merveille d'Egypte.

Puis la mode passa, il y eut la Révolution, et on l'oublia peu à peu, si bien que sa mort, en 1845, passa complètement inaperçue. Elle avait alors vingt ans, honorable vieillesse pour une girafe. On dit qu'elle fut alors empaillée, puis transportée plus tard au Musée de Verdun. Là, pendant la première guerre mondiale, les Poilus la dénichèrent et l'emmenèrent dans leurs tranchées pour faire peur aux Allemands.
Ceux-ci furent vaincus, et depuis, personne n'a jamais su ce qu'était devenue la « girafe du Roi ».


1 commentaire:

  1. Je sais maintenant d'où viennent les expressions "peigner la girafe" et "se monter du col".

    Korrigan

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JE RAPPELLE QU'IL Y A UNE MODÉRATION DES COMMENTAIRES. TOUS CEUX À VISÉE PUBLICITAIRE PARTENT DIRECTEMENT À LA POUBELLE !