vendredi 18 février 2011

Nos amis les animaux (2)


COCKI

Par Hans G. Benz

Les chiens sont si familièrement mêlés à la vie de tant de gens qu'il semble facile d'en parler ; et pourtant rares sont les écrivains, même parmi les plus grands, qui ont su le faire d'un ton juste. Avec un humour qui exclut la sentimentalité facile, mais non pas l'émotion, un auteur allemand contemporain nous raconte l'histoire de l'un de ses nombreux chiens : Cocki.

 
A côté de l'amour, la deuxième grande puissance qui règne sur Cocki, c'est la faim, ou pour mieux dire le souci de se garnir la panse, ce qui indique assez clairement que les assises de sa structure spirituelle ne diffèrent pas sensiblement de ce qu'elles sont chez l'homme.

Cocki, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, est un robuste goinfre, d'une capacité pratiquement illimitée, et d'une indifférence exceptionnelle à la qualité, ce qui lui a valu le sobriquet de « bouffe-tout ». Mais qu'on n'aille pas imaginer que nous sommes de ces amis des bêtes qui donnent à leur chien des aliments avariés et l'utilisent comme une sorte de poubelle vivante. Tout ce que nous lui servons est simple, nourrissant et propre, préparé exprès pour lui. Mais Cocki entend bien que ce plantureux repas de midi soit simplement le plat de résistance dans la série des prises alimentaires qui s'échelonnent tout au long de la journée.

On trouve chez les chiens tout autant de types de mangeurs que chez les hommes. Nous voyons chez nos semblables le gourmand qui fait claquer sa langue et, à l'autre bout de l'échelle, le pinocheur qui se cure les dents sans conviction ; entre ces deux extrêmes, le mangeur envieux qui promène à la ronde des regards inquiets, en quête du meilleur ou du plus gros morceau que quelqu'un d'autre se serait adjugé ; le mangeur insensible qui lit son journal tout en mastiquant ; et dans les intervalles toute une variété de types.
On rencontre aussi, dans la gent canine, le Difficile, qui commence par se détourner de son écuelle avec répugnance et qui ne se laisse persuader de prendre quelque chose qu'en hésitant ; puis le Gourmet, qui se met d'abord à lécher son os de veau et à l'examiner avec tendresse en le tenant entre ses pattes, avant de passer à l'opération de concassage. Mais Cocki, c'est dans la catégorie des bâfreurs professionnels que je le rangerai.

Il s'acquitte, soucieux et appliqué, de cet office primordial. Il ne fait pas d'histoire, prend ce qu'il trouve, disparaît s'il le faut sous quelque abri. Mais il ne se cache que sous la menace d'un danger réel...Pendant la dégustation, on ne lève pas les yeux, on ne regarde ni à droite ni à gauche, ce n'est qu'à l'approche d'un autre chien qu'il toise l'intrus, de bas en haut, les yeux injectés de sang, et pour compléter l'image du taureau furieux, il ne manque que les cornes. Impossible d'imaginer notre Cocki cédant son manger à un confrère plus fort. Je le crois capable de mourir pour un vieil os puant ou une couenne de fromage, sans parler de son écuelle de midi. Et puisque nous parlons de l'écuelle de midi, elle est vidée en un temps record, d'une langue robuste. Les oreilles, pendant l'opération, servent à remuer la bouillie et se trouvent ensuite garnies en conséquence. Le visiteur ingénu qui invite à monter sur ses genoux le bon petit chien-chien qui a si gentiment vidé son écuelle, s'en aperçoit plus tard à ses dépens... Quand c'est possible, nous faisons passer les oreilles géantes de Cocki sous son collier pour leur éviter cet enduit pendant qu'il mange.

Après le repas de midi, il lui arrive souvent de penser qu'on pourrait se payer le supplément d'un dessert. Sur ce point, Cocki a ses idées à lui. Je me souviens fort bien de l'indignation de la famille, certain jour d'hiver de la première année où nous lui avions servi un repas tout particulièrement copieux. Une fois rassasié, il s'en était allé, dodelinant du ventre et s'accompagnant de renvois sonores dans le jardin couvert d'une neige profonde et là, avait avalé en guise de dessert une souris surprise par le gel.

La première manifestation, dans l'ordre de la nourriture, a lieu déjà de bon matin. On commence par faire la revue des boîtes à ordures des maisons voisines. On y trouve toujours quelques restes de fromage et les restes du repas de la veille. Ici un os ou, quand la chance vous sourit, un bout de viande coriace que les gens ont dédaigné ; parfois le temps d'une rapide escalade dans le champ, on attrape une souris, ou l'on déterre vivement une famille de taupes. Mais - nous l'avons vu - il s'agit de faire vite, sinon on rate son tour pour le casse-croûte du petit déjeûner.

Le premier casse-croûte à domicile se prend chez Mathilde, dans la cuisine. C'est curieux, mais pour toutes les bonnes qui ont travaillé chez nous, qu'elles s'appelassent Rosa, Lène, Maria ou Mathilde, Cocki fut toujours le préféré. Quoiqu'il en soit, il obtient là, en dépit des interdictions formelles de la maîtresse de maison, deux ou trois pelures de saucisse, peut-être aussi des bouts de tartines ou quelques croûtons de pain.

L'étape suivante le conduit chez Maman, qui vit avec nous. Ma mère qui, malgré son âge biblique, est agile comme une belette et jamais fatiguée, eut de tout temps le coeur grand ouvert à tout ce qui est jeune. Comme ses enfants, les uns après les autres, ont fait leur mue et sont sortis des langes et des bancs de l'école, les animaux ont pris dans son coeur cette place de choix que toute mère réserve au bel âge de la jeunesse encore pataude et des naïves polissonneries. En passant devant la porte de ma mère pour aller à la salle de bains, j'entends toujours les mêmes exclamations : « Ah, mon Dieu ! Mais quoi, on a encore faim ! Et ces yeux ! Cocki, file, avec tes pattes toutes sales - mon pauvre petit, tiens, prends ça, et voilà encore quelque chose, mais ne va pas le dire à ta maîtresse. Elle me gronderait. »

Et l'on arrive ainsi à l'heure du troisième petit déjeûner qui est, par tradition, servi sur la table à thé, près du lit de ma femme. Inévitablement, Cocki apparaît à la suite de la table roulante et prend place sous celle-ci. C'est là que se manifestent le plus nettement les subtiles gradations de son âme. Alors qu'il vient de batifoler amicalement avec mine de gigoter à mes pieds en riant, les quatre fers en l'air, trente secondes après, il se transforme en un monstre venimeux et grinçant des dents, qui défend sa part de nourriture. Pour peu que je rapproche ma chaise, il rugit de la façon la plus grossière, et quand il est franchement de mauvaise humeur, il lui arrive même d'esquisser un coup de dents si l'on s'avise de plonger la main sous la table à thé pour lui fermer le bec et l'empêcher d'aboyer, parce qu'on voudrait tout de même pouvoir échanger quelques mots en paix. Mais dès l'instant où j'ai à la main mon premier petit pain, le tableau change encore du tout au tout : il se tire de sa cachette, s'assied sur son arrière-train et pianote de ses pattes frangées de soie, se passe sur le museau une langue dont l'incroyable rayon d'action fait penser à celle du lézard, puis roule des yeux pour vous offrir une image de douleur d'une pathétique mansuétude.

 
- « Tu ne vas rien lui donner, dit sa maîtresse, sans compter qu'il a déjà sûrement fait sa tournée de mendiant à la cuisine et chez Maman ; regarde donc le ventre qu'il se paie... »
Sur quoi, quelques minutes plus tard, la même maîtresse intransigeante lui donnera la mie de son petit pain, si possible trempée dans le lait. Si la scène provoque chez moi un « hum-hum ! » ironique, on me demandera si j'ai regardé ses yeux...devant de tels yeux comment faire autrement ?
Puis la compagnie du déjeûner se disperse et chacun va à sa besogne journalière. Si on néglige de le retirer aussitôt et qu'on le laisse sans surveillance, on peut être certain que Cocki, avec la prestesse d'un escamoteur, fera disparaître le reste des petits pains. Il est aussi parfaitement capable d'aspirer en quelques secondes le contenu d'une assiette anglaise. S'il ne réussit pas à engloutir le tout d'un seul coup, il va se tapir avec le reste sous la commode du hall, qui est l'un de ses refuges. Lorsque, de temps en temps, nous déplaçons le meuble parce qu'il s'en exhale une odeur suspecte, nous mettons à jour une belle collection de reliefs et d'os à demi rongés qu'il a transportés là, Dieu sait d'où.
(...)

Mais, à côté de l'amour et de la mangeaille, d'autres puissances encore habitent notre Cocki. On le voit, par exemple, dans son comportement avec la gent humaine.
Cocki, nous l'avons dit, est ce qu'on appelle un chien cent pour cent, un chien tout chien. Il ne marche pas au pas, il ne se glisse que très rarement dans un lit, et seulement pour un très court instant, quand il a particulièrement froid. Il vient et repart selon son bon plaisir. Mais tout ce qu'il peut y avoir en lui d'attachement et d'amour pour le genre humain, il l'a à peu près concentré sur un seul être et c'est - après ses quelques écarts du début en ma faveur - sa maîtresse. Elle est la seule à pouvoir faire de lui ce qu'elle veut. Elle peut lui retirer de la bouche le plus bel os du monde, elle peut le soulever de terre en l'empoignant par la peau du dos et le laisser retomber comme un sac, il trouve tout cela magnifique et rit à gorge déployée tant que cela vient de sa main à Elle. Il encaisse de même les gifles et les fessées sans grommeler.

C'est sous le lit de sa maîtresse qu'il a son antre. Chaque fois qu'il est à la maison et que la porte de la chambre est ouverte, il se glisse sans hésiter sous le lit très bas. C'est là-dessous qu'on dort, qu'on muse, qu'on mange, et surtout c'est de là qu'en grognant de fureur, on apostrophe au passage les chaussures, les balais et les jambes. Les jours de mauvaise humeur, il arrose de hurlements toute conversation qui se tient dans la chambre de sa bien-aimée. On arrive parfois à l'empoigner par surprise, à lui tenir le museau et à le tirer vivement de son antre. Mais c'est toujours une opération dangereuse et l'on s'expose à recevoir un coup de dents meurtrier. Il existe un moyen beaucoup plus simple, qui réclame toutefois un certain déploiement de force : on soulève le lit par une des extrémités. Dès que le toit protecteur qu'il a sur la tête se dérobe, le complexe de l'antre disparaît et le monstre grinçant des dents se métamorphose du coup en un chien maniable et quelconque qui sort, déconcerté, et s'en va.

Mais c'est surtout quand sa maîtresse est souffrante qu'il ne bouge pas de sa place. Cent fois par jour il se dresse au bord du lit, pose ses pattes sur sa poitrine et lui donne un baiser. Si un devoir pressant l'oblige à descendre dans la rue, il ne tarde pas à rentrer en trombe et on l'entend monter l'escalier sur un rythme accéléré pour venir se jeter au pied du lit et reprendre ses dévotions. Il lui arrive de sauter sur le lit, bien que la mollesse du duvet soit antipathique à ce rude guerrier, et il s'y vautre, pendant des heures et des heures...

Cet amour ne laisse pas d'être parfois incommode. Un jour sa maîtresse s'était évanouie dans son bain. Il fallut la transporter sur le lit. Pareil à une ombre, Cocki la suivit et se posa sur sa poitrine, monstre à la mâchoire menaçante dont personne ne pouvait approcher. Ni la mère, ni l'époux, ni le médecin ne parvinrent à chasser le poids de quarante livres qui pressait sur cette poitrine haletante. On dut pour finir lui jeter une couverture sur la tête et traîner hors de la chambre ce paquet qui se démenait comme un beau diable...

Tout son héroïsme, cependant, et toute son ardeur belliqueuse s'affaissent et se fondent de la façon la plus comique, tel un ballon crevé, dès qu'un insecte est en vue. Il suffit d'un inoffensif bourdon pour le faire disparaître sous mon bureau ; et même un hanneton, de son vol ronronnant, le jette dans une fuite panique. Qu'une araignée, une sauterelle viennent à croiser son chemin, le voilà forcé de faire un long détour ou - s'il s'avise de les happer - contraint de fabriquer des doses massives de salive et d'écume et de se trémousser d'épouvante. Ses siestes dans le jardin seraient parfaites si elles n'étaient troublées par un guet permanent de la vue et de l'ouïe, attentif à tout ce qui rampe ou vole dans le voisinage, ou virevolte et zonzonne autour de son museau et de ses oreilles...

Mais dès que les animaux rencontrés sur sa route prennent des proportions plus respectables, sous les espèces d'un lézard par exemple, cette frayeur disparaît à nouveau. Ainsi nos beaux lézards verts, que nous aimions revoir chaque année, ont totalement disparu du jardin, tant il leur a donné la chasse. Quant aux souris et aux rats, il les traque sans merci, et les chats de même. Il n'a cure de leurs coups de griffes et de dents, et malheur à celui qui ne peut gagner à temps un lieu sûr.



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5 commentaires:

  1. Ils ne doivent pas s'ennuyer dans cette famille.

    J'ai connu une chienne qui s'intéressait à sa nourriture, surtout quand il y avait d'autres chiens qui s'approchaient de sa gamelle.
    Par contre elle avait mille et un tours dans son sac, pour se faire comprendre.

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  2. Coucou,

    Merci Hélios.

    Adorable toutou gourmand.

    Une question idiote. Existe t'il des chiens ou chats végétariens? Si on leur donne déja tout petits une alimentation sans viande, cela marche ou pas?

    Bisous a toutes et tous, Léa.

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  3. Bonjour Léa,
    Je comprend le sens de ta question, mais nos familiers, chiens et chats ne sont pas faits pour être végétariens ou végétaliens. Il leur faut certains acides aminés qu'on ne trouve que dans la viande. Il existe des croquettes qui sont sans viande et contiennent ces acides aminés indispensables (j'en avais acheté par correspondance) mais il faut commencer dès qu'ils sont sevrés et puis à longue échéance, je ne connais pas les résultats et ne voudrais, perso, pas prendre un tel risque.
    J'ai une amie dont le chat adorait les légumes, mais accompagnés de viande quand même.
    Bisous

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  4. J"ajouterai que deux chiens Terre Neuve que je connais bien adorent deux fois par semaine avec leurs croquettes quelques légumes riches en Oméga3, principalement le chou, brocoli et autres.

    Korrigan

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  5. Coucou,

    Végétarisme et animaux? Merci pour vos réponses.

    En hiver, je nourris des renards, quand ils daignent bien venir. Ils apprécient les spaguettis et la pizza, fait maison, bien entendu!

    Mais ce qu'ils mangent hors de ma vue, n'est certainement pas végétarien.

    Bises, Léa.

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