mercredi 23 février 2011

Le tremblement de terre du Chili en mai 1960

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En fouillant chez un bouquiniste sur le marché, mon regard est tombé sur un livre d'Haroun Tazieff écrit en 1962 : « Quand la terre tremble ». Aussitôt vu, aussitôt acheté...
Voilà un homme dont j'aimais voir les reportages à la télé, nous faisant partager sa passion pour les volcans. Il s'intéressait à tous les phénomènes géologiques, ce qui nous vaut ce livre. Son dernier documentaire s'intitulait : « Haroun Tazieff raconte sa Terre », dont je n'ai retrouvé la trace nulle part (même pas à l'INA) et qui était une merveille.

Brève biographie :

Il est né le 11 mai 1914 et décédé le 2 février 1998, à l'âge de 83 ans.
Né à Varsovie d'un père russe qui mourut dans les premiers combats de la guerre de 1914, ce fut en Belgique, où après être passé par Saint-Pétersbourg, il émigra avec sa mère, qu'Haroun Tazieff obtint ses diplômes d'ingénieur agronome. Après avoir servi dans l'armée belge, puis dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale, il poursuivit des études de minéralogie et de géologie appliquée. Ingénieur géologue dans les mines d'étain du Katanga en 1945, il passa ensuite au Service géologique du Congo belge; l'éruption du Kituro, qu'il étudia en 1948, détermina la passion pour la volcanologie qui dès lors ne cessa de l'animer jusqu'à la fin de sa vie: il se lança dans l'étude, «sur le vif», de la phénoménologie des éruptions et de leur prévision, et dans la vulgarisation de la volcanologie.

Ses nombreux récits d'exploration (Cratères en feu, 1951) et ses films (les Rendez-vous du diable, 1958; le Volcan interdit, 1966) eurent un succès mondial. Nommé à l'université de Bruxelles, il y anima le Centre national de volcanologie (1957), et participa au lancement de l'Institut international de recherches volcanologiques de Catane, en Sicile (1961).

En 1953, nommé directeur du laboratoire de volcanologie de l'Institut de physique du globe, à Paris, il s'établit en France et se consacra à une longue série d'expéditions volcanologiques (vallée des Dix Mille Fumées en Alaska, Afar, Nyragongo, Erta Alé, Erebus, et bien d'autres volcans comme l'Etna, Faïal, la Soufrière de la Guadeloupe...); l'habileté (et le courage) dont il témoigna en prélevant, au sein même des cratères en éruption, de nombreux échantillons de laves lui permirent d'effectuer certaines des meilleures mesures de température et analyses de gaz éruptifs jamais obtenues jusque là. Certains des instruments qu'il conçut avec son équipe à l'occasion de ces expéditions scientifiques sont aujourd'hui d'un usage répandu tant dans la recherche volcanologique que dans l'industrie.

En 1972, il entra au CNRS et dirigea le laboratoire de volcanologie du Centre des faibles radioactivités de Gif-sur-Yvette qui se spécialisait notamment dans les gaz éruptifs. Outre les publications de son équipe, il exerça personnellement une influence médiatique primordiale pour l'essor de la volcanologie.

Nommé commissaire à l'étude et à la prévention des catastrophes naturelles en 1981, il fut secrétaire d'État à la prévention des risques technologiques et naturels majeurs de 1984 à 1986 et président du Comité supérieur des risques volcaniques de 1988 à 1995.
A travers des extraits de son livre, nous allons revivre les évènements qui se sont produits au mois de mai 1960 au Chili : une série de séismes dont l'un est de la plus grande magnitude jamais enregistré et une succession de tsunamis...
 
Valdivia, mai 1960
Voici une carte du Chili 
http://pacifac.blog.lemonde.fr/files/2008/04/carte_chili.1209363679.jpg

Son livre débute par une expédition qu'il a effectué en juin 1960, quelques jours après le grand tremblement de terre au Chili, démarré le 21 mai et qui s'est poursuivi pendant plusieurs jours avec d'innombrables répliques. Avec beaucoup de mal, il réussit à trouver un bâtiment pas trop en ruine pour se loger avec ses deux amis :

(...)  « Nous commencions à discuter du ravitaillement, lorsqu'autour de nous soudain tout se mit à vibrer. Le mobilier rudimentaire, la cuvette émaillée et le broc, les vitres, les cloisons et la porte gauchie frémissaient dans un cliquetis dont le registre élevé stridulait sur un grondement profond qu'on eût dit d'un camion énorme roulant sur le pavé descellé de la rue.
Plus que tout autre manifestation redoutable de la nature, le tremblement de terre est par essence terrifiant, car plus que tout autre il met en question la stabilité du substratum même de l'existence humaine. »

(...) « Cette réplique, comme on appelle les secousses qui se succèdent pendant plus d'une année parfois après un séisme violent, dura plus de vingt longues secondes puis, en quelques instants, s'éteignit. »

La magnitude de ce séisme fut la plus élevée jamais enregistrée (9,5 ou 9,6 selon les documents consultés)
 
Mais Haroun Tazieff n'avait pas de donnée précise à l'époque :
« ...Depuis qu'il existe des sismographes, c'est à dire depuis la fin du XIXème siècle, on a enregistré 14 séismes de magnitude 8,6 ou 8,7 ; en mai 1960, ce ne fut pas cependant une simple formidable secousse qui dévasta le Chili, mais une crise de plusieurs jours, où se succédèrent des chocs de magnitude comprises entre 7 et 8,7.
Cela commença le samedi 21 mai à 6h02 du matin, en pleine obscurité encore.
La grande ville de Concepcion sur la côte, celle de Chillan à 100 km dans l'intérieur, et toute la presqu'île d'Arauco furent secouées par un séisme dont la magnitude, calculée plus tard dans divers observatoires du globe, fut de 7,75.
(...) Une demi-heure après, toujours avant le lever du soleil, se produisit un deuxième choc aussi violent que l'autre.
Un calme de 33 heures succéda à ce double choc de Concepcion. Le temps était radieux, chose exceptionnelle en cette fin d'automne. Pour les milliers de sinistrés, c'était une grande chance. Pour les centaines de milliers qui l'allaient être, c'en fut une plus grande encore...Car lorsque le dimanche 22 mai à 3 heures de l'après-midi se produisit le paroxysme, la population, profitant du gai soleil se trouvait en majeure partie hors des maisons.
De nuit, les gens auraient été surpris au lit par l'écroulement de leur demeure :
surles 352.421 maisons qui existaient dans la zone ébranlée, 58.622 ont été complètement détruites.
La crise n'était pas achevée pour autant : durant les huit jours qui suivirent, trois chocs de grande énergie se produisirent encore, chocs qui n'étaient pas des répliques, car les épicentres qui, entre le 37ème et le 48ème parallèles, se répartissaient du nord au sud sur près de 1350 km, ne correspondaient pas à celui du 22 mai. Il se produisit entre le 21 mai et le 22 juin 1960, 225 séismes, dont dix dépassèrent la magnitude 7 et trois la magnitude 8. Nul séisme historique n'a dépassé cette ampleur. »

Un autre phénomène s'est produit à cause du séisme, qu'Haroun a eu du mal à se représenter :
« Il m'a fallu des semaines pour que, sous le poids des preuves peu à peu récoltées, j'admette ce que, du sud au nord, l'Aysen dans Chiloé jusque passé Valdivia, les gens me répétaient : ''le pays s'est enfoncé de deux mètres !''

(...) Je ne parvenais pas à admettre qu'une immense bande de terre, large de vingt ou trente kilomètres et longue de cinq cents, se fût enfoncée d'un seul coup, que quinze mille kilomètres carrés, un million cinq cent mille hectares fussent ''tombés'' de six pieds en l'espace de quelques dizaines de secondes... »

Cinq départements chiliens se sont ainsi affaissés, leurs côtes se laissant envahir par la mer à chaque marée haute.

Fichier:Tectonic plates-fr.png
La plaque de Nazca, où s'est généré le séisme de 1960
Une immense ligne de failles longe toute l'Amérique du sud, suivant à peu près parfaitement la côte pacifique, rejointe par celle qui vient de Tonga au sud du Chili.

Et ce sont les mouvements de subduction d'une portion grande comme la Californie de la plaque de Nazca  au large du Chili qui ont été à l'origine de ce séisme et du tsunami qui s'ensuivit :

« Lorque nous fûmes assurés qu'il n'existait pas de faille entre les deux parties du pays, il nous fallut conclure que la rupture brutale s'était produite beaucoup plus dans l'ouest, au large de la côte.
(...) Que l'épicentre du séisme, ou, plus exactement, les épicentres des secousses successives de cette formidable crise, se fussent situés sous l'océan, à plusieurs lieues au large sans doute, devenait quasi-certitude pour qui pouvait contempler les ravages du ''raz de marée'' qui avait déferlé sur la côte. J'ai mis raz de marée entre guillemets parce que le phénomène dont il s'agit n'a rien à voir avec les marées, ces lentes pulsations que l'attraction de la Lune et du Soleil provoque dans la masse des eaux. On pourrait éventuellement parler de ''raz de mer'', mais comme ce mot n'existe pas, les sismologues ont adopté le terme de tsunami que les japonais, malheureusement pour eux orfèvres en la matière, donnent à ce fléau qu'engendrent parfois les grands séismes sous-marins.
(...)
Il m'a été impossible de savoir, même approximativement, combien le cataclysme a fait de morts. Le gouvernement chilien se montre à ce sujet d'une discrétion étonnante. Sauf peut-être dans les hameaux qui jalonnent l'embouchure du rio Maullin, où l'on pense qu'un millier de personnes ont été noyées, il semble que le tsunami n'ait pas tué trop de monde. La raison en est que les gens qui habitaient sur la côte, peu après le grand choc de trois heures de l'après-midi, ont vu la mer se gonfler d'abord bien au-delà des limites des plus hautes marées, puis soudain se retirer, rapidement, comme aspirée, bien plus loin cette fois que les eaux les plus basses : une dure expérience plusieurs fois centenaires leur avait appris la signification de ce phénomène, et, au cri générateur d'angoisse : ''el mar se retira !'', ils prirent la fuite vers les collines. »

Haroun Tazieff reçoit du prêtre, l'abbé Deschamps, de la petite ville de Corral (à 15 kilomètres de Valdivia) la description des tsunamis :

« Le père Deschamps allait prendre place dans la barque à moteur pour rentrer à Corral. L'embarcation avait à peine quitté l'estacade que tous à bord perçurent des vibrations violentes, qui n'étaient certes pas le fait du moteur et qui allaient en s'amplifiant : le tremblement de terre. A cent mètres du rivage, le clapotis de l'eau était devenu tellement fort que le batelier fut obligé de stopper le moteur ; au bout d'une minute, il put le remettre en route. Ils arrivaient vers le milieu de la baie lorsqu'ils virent comme d'énormes baleines faire le gros dos au-dessus des flots : les sables des hauts-fonds, lancés rythmiquement d'en bas. Tout le temps que dura la traversée, un gros quart d'heure, les ''baleines de sable'' en une douzaine d'endroits continuèrent leurs jeux étranges dans les eaux clapotantes.
Ils atteignirent Corral à 15h25. Le bateau eut beaucoup de peine à aborder : alors que d'habitude il y avait une différence de plus de deux mètres entre le débarcadère et le niveau de la mer, il ne restait guère que quarante centimètres au moment où la barque accostait. Quand le Père Deschamps réussit à prendre pied, il ne restait que trente centimètres. En dix secondes, cette différence avait encore diminué de moitié. Une minute plus tard, la mer avait monté d'une hauteur d'homme...Tout le monde avait fui, pataugeant dans les rues déjà inondées, et les gens avaient cherché refuge sur la hauteur à laquelle s'adossait la bourgade.
C'était la première montée, ''suave'' comme ils disent, de la mer. Pendant cinq minutes environ, l'eau était restée étale, à quatre ou cinq mètres au-dessus de son niveau normal. Il y avait trois navires au port, le Santiago, le San Carlos et le Canelos. Tous trois ont rompu leurs amarres ; le Santiago, 3000 tonnes, est passé par-dessus le môle de béton et tous les trois ont été emportés à la dérive. A 16h10, la mer a commencé à se retirer. A toute vitesse, avec un bruit impressionnant, comme d'une succion métallique sur un grondement de cataracte. Telle une nébuleuse tout d'abord, un banc de sable qui se trouvait normalement à trois mètres de profondeur émergea du fleuve. Des gens ont crié : ''nous sommes perdus, un cratère !'' On ne savait pas ce qui se passait : la mer qui se retirait, ou la terre qui montait...
La deuxième vague est arrrivée une vingtaine de minutes plus tard, à 16h20, haute de huit mètres, à la vitesse effroyable de 150 à 200 kilomètres à l'heure.
La lame, comme une main colossale qui aurait froissé une longue feuille de papier, broya toutes les maisons l'une après l'autre, dans un gigantesque crépitement de planches brisées. En 20 secondes, elle avait entassé contre le pied de la colline un amas de 800 maisons, écrasées comme boîtes d'allumettes.
La mer est restée haute de 10 à 15 minutes, puis, avec le même bruit de succion monstrueuse, elle s'est retirée. Une heure plus tard, l'on vit la troisième onde apparaître au loin. Elle était encore plus haute que la précédente, dix à onze mètres, mais sa vitesse ne semblait pas dépasser 100 kilomètres à l'heure. Après être venue s'écraser contre le barrage de bois amoncelé par la deuxième vague, la mer demeura à l'étale un bon quart d'heure avant de se retirer, toujours avec le même bruit de succion métallique. »

Ce tsunami ne s'est bien sûr pas limité à la côte chilienne (où il a causé 2000 décès):

Poursuivant son chemin, la vague voyage sur 10 000 km jusqu'à Hawaii, qu 'elle atteint 15 heures plus tard.. À Hilo, le tsunami fait alors 61 morts. Vingt-deux heures plus tard, après avoir encore franchi 5 000 km, des vagues hautes de 6 à 10 mètres font plus de 200 victimes au Japon et aux Philippines. Les vagues ont causé également des dommages aux Iles Marquises, à Samoa et en Nouvelle-Zélande. Les marégraphes du Pacifique ont mesuré des oscillations anormales pendant environ trois jours en raison des vagues qui rebondissaient d'un côté et de l'autre dans l'océan.

A propos des tsunamis dans l'histoire, Haroun nous apprend que l'un des plus désastreux fut celui de 1896, qui balaya la côte de Sanriku, à une centaines de lieues au nord de Tokyo. La hauteur maximale de la vague la plus haute fut de vingt quatre mètres ! 30.000 personnes furent noyées.
 

 


 



2 commentaires:

  1. Merci Hélios
    pour toutes ces infos, je fais encore des découvertes.
    Je ne connaissais pas la biographie d'Haroun Tazieff , en la mettant tu as répondu a une question que je me posais depuis des années, l'origine de son accent.

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  2. 11 mai, date magique s’il en est…
    J’avais lu quelque part qu’un homme ayant compris qu’il a un volcan sous les pieds peut goûter au vrai plaisir de l’homme libre.

    Korrigan

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